Des vagues, dans l’espace et le temps
1Si l’eau est élément fuyant, rebelle à toute prise, que dire alors de la vague, lieu de contradictions irrésolues : « Le flot est sans cesse pour et contre. Il ne se noue que pour se dénouer. Un des versants attaque, un autre délivre » (Hugo, L’Homme qui rit 91) ? La nature de la vague est foncièrement vague : tantôt berçante, tantôt dévastatrice, elle est insaisissable et d’une présence ô combien écrasante à la fois.
2On voudrait ici, à travers ces mouvements que les vagues dessinent en même temps qu’elles les estompent, entreprendre une promenade au bord de la mer vue, rêvée, imaginée par les écrivains, les poètes qui se sont mis à l’écoute de cette voix de l’Océan qu’évoque Michelet (316). La vague risque-t-elle de disperser, brouiller nos cartes marines ? Quelques balises et amers nous serviront de repères. C’est ainsi qu’on rangera les images des écrivains sous deux grandes rubriques : l’espace (verticalité-horizontalité, éloignement-proximité) ; le temps et ses rythmes – le tout à la jonction des trois éléments eau, terre, air.
1 Spatialité
3Lutte entre la poussée verticale de la vague et l’obstiné nivellement horizontal de la mer ; écart jamais clos entre le lointain horizon d’où proviennent les vagues et l’extrême proximité du lieu, aux lisières du rivage, où elles se brisent, s’écrasent : les vagues se déploient d’abord dans l’espace.
1.1 L’eau
4Les tempêtes déplacent-elles violemment des milliards de gouttes d’eau ? Pour l’essentiel ce mouvement demeure dans un plan vertical. Impalpable alors, la vague ? Pourtant, lorsqu’elle « se tient nettement au-dessus et s’effondre pour pouvoir toucher terre, pour faire la jointure » (Darrieussecq 9), qu’y aurait-il de plus tangible que ce mur d’eau qui s’écroule avec fracas sur lui-même, renversant le baigneur qui s’y risque, le balayant dans son eau pulvérulente ? La vague entend bien échapper à l’apesanteur, combler le vide « qui sinon béerait » (Darrieussecq 9) entre elle et la plage qu’elle efface un instant de ses soupirs d’écume.
5La vague est le lieu par excellence du « démenti perpétuel » (Hugo, L’Homme qui rit 92) qu’elle se donne à elle-même, et aussi au désir d’horizontalité, au « plan d’eau » de la mer : « La mer ne laissait pas entamer son individualité : de toute l’énorme masse visible de ses eaux elle restait la mer, entité triomphale, gouffre insatiable en dépit de la fougue que mettaient les vagues à imposer leur caractère individuel » (Powys 1). Singulière conjonction entre le mouvement vertical de la vague et la platitude de la surface maritime… Lutte constante surtout : « La brutalité de la collision de l’eau se heurtant à l’eau soudain […] me surprend et me fascine » (Gracq, Carnets 126).
6Les vagues sont le cœur d’un conflit entre mouvement et immobilité : pareilles à des marches d’escalier qui contredisent l’espace plancher océanique, elles se dressent contre l’impassibilité de sa nappe, de sa basse obstinée : « Les vagues déferlantes et espacées de la marée montante […] font penser aux larges dalles d’un escalier démesuré, dont les degrés seraient rebordés d’un bourrelet d’écume ; une illusion d’optique fait qu’elles semblent s’étager vers le large » (Gracq, Lettrines 189). Après des siècles d’attention portée davantage aux mouvements, à la variabilité de la mer, ce serait même une caractéristique du XXe siècle que ce retour à un paradigme ancien : « Les plaines liquides retrouvent après deux mille ans une crédibilité qui n’est pas seulement poétique, et regagnent du terrain sur le symbole de l’impermanence et du changement […] : la mer redevient ce plancher dur qui, une seconde, est venu nous cogner aux épaules à notre premier plongeon » (Gracq, Lettrines 188).
7Espace-plancher – « toit tranquille » ? Il convient en tout cas de « rompre » cette surface plane, dit la fin du Cimetière marin. Le poète des combats de la mer avec elle-même qu’est Valéry est particulièrement sensible à ce face à face de « l’eau debout », de la vague altière, et de l’immensité maritime « assoupie en son empire », de « la crête écumeuse » qui s’élève, verticale sur le fond de la « distance dorée » (Valéry, « Profusion du soir », Album de vers anciens 88) où le soleil s’éteint, au soir, là-bas, au bout de l’horizon plat.
8Et la vague, effet de surface, n’a de cesse d’opposer également son arrogance – minuscule, dérisoire ? – aux abysses qu’elle surplombe et dissimule : « La vague et l’écume se soulèvent pour crêter le grand néant liquide de la mer, réfutant d’un signe étincelant cette obscurité des profondeurs qui pourtant les supporte et les nourrit d’ombre. […] La vague se repense sans cesse, entre le creux d’ombre et le sommet d’écume et de feux “toujours recommencé” » (Starobinski 593).
9La vague, emblématique de tous les combats de l’eau avec elle-même… Concluons sur ce point avec Georges Perros, l’homme des ports bretons : « La mer est une présence qui n’en finit pas de s’absenter, impossible à faire “asseoir” » (Perros 185). Présence-absence : n’est-ce pas très exactement le mode d’être des vagues, ces « apparitions disparaissantes », selon une belle formule de Vladimir Jankélévitch (125) ?
1.2 La terre
10Cette vie dialectique des vagues ne se produit pas seulement au sein de l’élément liquide. Julien Gracq évoque le « bruit plat » de leur déferlement (Gracq, Presqu’île 121). Un tel bruit, c’est celui qui se produit à l’approche des côtes : répétitif, il s’allonge, s’étire – s’horizontalise, mais cette fois dans la rencontre entre deux éléments, l’eau, la terre. « Est-ce la mer qui arrive sur la côte ? Ou la côte qui arrive sur la mer ? Est-ce la terre qui interrompt la masse de l’eau, ou l’eau qui limite la terre ? » (Darrieussecq 16) : à cette interrogation y a-t-il une réponse définitive ? C’est qu’on est là dans une zone de confins : la vague, pliant le cou pour atteindre le sable, les galets de la grève, se meurt à la lisière du maritime et du terrestre.
11Parages particulièrement insaisissables. Comment en effet appréhender ce qui se passe sur cette zone frontalière, dire cette zone franche, ce no man’s land ? Les deux espaces délimités, la terre et la mer, on les reconnaît, on les distingue, mais qu’en est-il de leur point de jonction ? Marie Darrieussecq tente la métaphore du tissu : « L’eau, au contact de la terre fronce comme un tissu, à plat, en plis couchés » (Darrieussecq 17). Mais cela ne règle pas le problème : le tissu n’est-il pas fait de fils de trame et de chaîne, perpendiculaires comme le sont vague et surface maritime, vague et sol sur lequel elle choit, enfin se retire ? Ou bien ce sont deux verticales qui s’affrontent : vague contre falaise ou rocher, en un combat là aussi sans vainqueur ni vaincu.
12Délimiter la frontière entre la mer et le rivage s’avère donc tâche impossible – l’écume, cette bave, figure de manière exemplaire cette impossibilité. Un hymne védique le dit : « Les Asvin et Sarasvati versèrent en forme de poudre l’écume des eaux et dirent : ce n’est ni du sec ni de l’humide » (Dumézil 327). L’écume serait donc un mixte du terrestre (le sec) et du maritime (l’humide). Relation complexe, conjugalité improbable qu’un Pablo Neruda illustre avec l’image du boulanger qui fabrique le pain – l’écume est alors la farine : « Dès le matin, la mer grandit d’une façon fantastique. On la dirait en train de pétrir un pain infini. L’écume répandue est blanche comme de la farine et c’est la froide levure de la profondeur qui la soulève » (Neruda 426). Où l’on retrouve aussi la lutte de la verticalité (la levure de la profondeur) et de l’horizontalité (l’écume répandue).
13À l’image de cette lutte, les noces de la mer et de la terre ne sont pas toujours de tout repos : « Les rochers, ces rudes hercules/ Combattant dans les crépuscules/ L’ouragan sinistre inconnu/ La mer, en pleurs dans la mêlée/ Tremble, et la vague échevelée/ Se cramponne à leur torse nu » (Hugo « Les Mages », Les Contemplations 415). Pour beaucoup, ces violentes épousailles ont, étreintes furieuses, une forte connotation sexuelle :
La mer m’a parfois donné la sensation d’être le sexe de la terre, de relever les jupes de ces plaines et montagnes fastidieuses. […] Son flux et reflux m’a toujours impressionné, non par sa “beauté”, mais par son caractère érotique très prononcé. Comme si la terre n’était que l’enfant jeté de ce halètement perpétuel (Perros 129).
14De telles images, saisissantes, sont l’occasion de revenir à certaines figures mythiques, comme celle d’Eurynomé, « fille de l’Océan qui reflue sur lui-même » (Homère 444) – Eurynomé l’Océanide qui est aussi la « déesse de toute chose » : émergeant « nue du Chaos elle ne trouva rien de consistant où poser ses pieds, c’est pourquoi elle sépara la mer d’avec le ciel et, solitaire, dansa sur les vagues » (Graves 29). La danse des vagues à laquelle tant furent sensibles (« La mer qui danse, danse, […] au-delà de tout passé, de tout avenir […], comme une jeune vierge aux membres gonflés », Duras 93, 98), c’est donc à l’origine celle d’Eurynomé (dont le nom signifie « la grande voyageuse ») qui, comme les vagues, vague elle-même, s’avance du fond de l’horizon.
15Temps fabuleux, initiaux ? Les psychanalystes n’ont pas manqué d’en proposer des interprétations, comme Sandor Ferenczi qui a voulu remonter jusqu’aux origines phylogéniques des grandes catégories freudiennes. Pour le psychanalyste hongrois, « le symbolisme marin de la mère a un caractère plus archaïque, plus primitif » que celui de la terre. Le passage de l’un à l’autre s’effectue par la naissance, « récapitulation individuelle de cette grande catastrophe qui a contraint tant d’espèces […], lors de l’assèchement des mers, à s’adapter à la vie sur la terre ferme ». Cette « catastrophe de l’assèchement » serait donc cette grande vague qui a imposé à nos « ancêtre animaux » (Ferenczi 84, 81, 98) de quitter l’existence embryonnaire, fœtale, au sein de la mer-mère protectrice, pour prendre pied sur la terre ferme, lieu de tous les périls.
16Nés de la vague nous le sommes tous, de cette grande vague primitive qui nous a plaqués définitivement sur le rivage. Contempler la mer-Eurynomé, le flux et le reflux des vagues, c’est donc éprouver la nostalgie de nos vies océaniques primitives, le regret des temps archaïques de notre vie maritime. Peut-être reconnaîtra-t-on, en écho, le fameux « sentiment océanique » de Romain Rolland, analysé par Freud dans le Malaise dans la culture comme, précisément, régression à la vie intra-utérine. Ce sentiment, que Rolland emprunte à la mystique hindoue, serait celui, fugace mais peut-être d’autant plus merveilleux, d’unité avec l’univers, le « grand Tout ». Karl Joël, philosophe allemand contemporain de Rolland, en donne une version frappante – d’autant plus, dans le contexte où ici je me place, qu’elle se réfère explicitement aux vagues :
Je suis étendu sur la plage, les flots scintillants jettent un éclat bleuté dans mes yeux qui rêvent. Les brises, au large, agitent leur éventail… L’assaut régulier des vagues, exaltant, berceur, parvient jusqu’au rivage lavé par l’écume… ou jusqu’à l’oreille ? Je ne sais. Le proche et le lointain se confondent, dedans et dehors glissent l’un dans l’autre. Le battement des vagues se fait toujours plus proche, plus intime. Leur pulsation résonne dans ma tête, résonne par-delà mon âme qu’elle enlace et engloutit, tandis qu’elle s’épanche au-dehors sous la forme des flots bleus. Oui, dehors et dedans ne font plus qu’un, l’univers s’exhale dans l’âme et l’âme se dissout dans l’univers. (cité par Hulin 17)
17La contemplation des vagues conduirait alors, de Freud à Ferenczi, à une régression à deux étages, depuis la vie intra-utérine jusqu’à la vie maritime qui fut celle de nos ancêtres avant qu’ils soient contraints de rejoindre la terre ferme, poussés par l’ultime vague qui les y a jetés. « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! », c’est le cri de Baudelaire. Cette mystérieuse attraction qu’exercent les vagues et la mer, son immensité, sa rencontre toujours plus ou moins heurtée avec la terre, mais aussi ses langueurs, ses douceurs – serait donc, dans sa version psychanalytique, le fait d’un retour, plus ou moins accentué, plus ou moins refoulé, vers le Moi immature de la prime enfance, celui de la vie intra-utérine (niveau ontogénique : Freud), jusqu’à la régression aux temps immémoriaux où nous étions des animaux marins (niveau phylogénique : Ferenczi, Rolland).
1.3 L’air
18Ces hypothèses psychanalytiques sont peut-être soufflées par les idées poétiques qu’engendre la contemplation de l’espace océanique, si souvent battu par les vents. Car l’air est le troisième élément du jeu des vagues. Avec le vent, on retrouve Eurynomé : « Poursuivant son chemin de sa démarche onduleuse » (elle (n’)est faite (que) de vagues), elle « frotte entre ses mains » Borée, le vent du Nord, faisant ainsi apparaître le grand serpent Ophion qui, séduit par la danse de la déesse, s’enroule « autour de ses membres divins et s’unit à elle ». De cette union naît « tout ce qui existe : le soleil, la lune, les planètes, les étoiles, la terre avec ses montagnes, ses rivières, ses arbres, ses plantes et toutes les créatures vivantes » (Graves 29). L’union des éléments, maritime (Eurynomé) et aérien (Borée), engendre le monde et tout ce qui le constitue – y compris la terre, que l’écume (le sperme du grand serpent) féconde. L’étreinte amoureuse de la mer et du vent, sous la forme des vagues et de leur crête écumeuse, précède donc celle de la mer et de la terre – celle-ci serait même née de celle-là… Peut-être est-ce une façon de lire, au chant IV de l’Iliade, la description des charges des Achéens contre les Troyens :
De même que, sur le rivage retentissant, les vagues de la mer déferlent plus pressées sous le vent qui les pousse ; au large d’abord elles se sont crêtées ; elles viennent ensuite à grand fracas se briser sur la terre, se bomber autour des promontoires, se dresser et cracher l’écume de la mer ; de même alors, à vagues plus pressées, les phalanges achéennes s’agitaient et se portaient sans arrêt au combat (Homère 92).
19Ce sont alors les Troyens apeurés qui, comme les vagues écumeuses, sont comparés à des brebis. La charge des Achéens, reproduisant l’étreinte amoureuse de la mer et du vent, n’est-elle pas, à l’instar d’Eurynomé, sinon créatrice, du moins anticipatrice du monde nouveau qui s’apprête à naître dans les pas des guerriers grecs ?
20La surface de la mer, cette peau, le souffle éolien la ride, la marque en la striant de vagues, lui arrachant, lambeaux blanchâtres, des morceaux d’écume qu’il vient déposer sur la terre ferme pour la féconder. On l’a vu, cela ne va pas sans violence :
Ici, la saison commence à peine, il fait plutôt vide. Le vent, le vent, le vent. […] Tous ces vents, vents du Nord, du Sud, de l’Est, jamais ne veulent s’apaiser. Vert, l’Océan brille et jaillit, blanc et salé […], l’écume s’éparpille, invasion ininterrompue sur les grèves des eaux tourbillonnantes qui s’étagent en geysers menaçants, une seconde de répit : un fracas, un tonnerre, un tumulte tellement vastes qu’ils se muent en silence. […] Mouvement figé : passion de l’éternité (Gombrowicz 368).
21Dans la rencontre entre les trois éléments, les contraires s’unissent, ou plutôt, comme le tumulte se mue en son contraire, le silence, le mouvement en son contraire, l’immobilité, chaque élément se métamorphose : les vagues, soulevées par le vent qui leur dérobe leur crête d’écume, deviennent rivages, et le vent cette écume-sperme qui, couvrant la terre, enfante le monde, à la manière d’Aphrodite foulant la terre de Cythère : issue du sexe tranché d’Ouranos jeté à la mer, c’est « la Femme née des vagues ».
22Tumulte silencieux, mouvement immobile… Ces oxymores tentent de dire le combat haletant où vent et mer hurlent leur hostilité mutuelle, crient leur douleur lorsqu’à l’un l’autre arrache des morceaux : « Il n’y avait plus rien que la rumeur des rafales qui menaient la farandole des crêtes ivres et ébouriffées […] ; elles donnaient au pont de bois de grandes gifles, volant par-dessus bord et confiant leurs embruns salés aux sifflements du vent : tout n’était que sifflaillantes siffleries » (Biély 200). Qui donc, du vent ou de l’eau sans cesse remuée, mugit ? Leurs voix se mêlent, on n’entend que le mélange de leurs grondements, des souffles de leur étreinte : « Seul et triste au milieu des chants des matelots,/ Le soir, sous la falaise, à cette heure où les flots,/ S’ouvrant et se fermant comme autant de narines,/ Mêlent au vent des cieux mille haleines marines » (Hugo « À quoi je songe », Les Voix intérieures 444).
23De l’action conjointe des éléments naissent ainsi les vagues. Le vent les soulève avant de les écraser sur la terre qui les découpe, les oblige à se coucher sur elle ; les courants les tirent en arrière pour les brasser avec celles qui suivent, réclamant à leur tour de vivre, de se hisser sur leurs ergots avant de s’enrouler sur elles-mêmes dans leur chute, à nouveau.
24« Ces épousailles laborieuses », ces noces barbares réclament, pour leur célébration, des accents lyriques. À l’eau de la mer, au souffle du vent, à la terre du rivage, le poète anglais A.C. Swinburne adjoint le quatrième élément, le feu, qui manquait à l’appel : « La ligne de sable que les vagues couvraient de baisers […] n’était qu’une longue guirlande frémissante de soupirs tangibles et de baisers flamboyants et passionnés. Ils voyaient la mince ligne d’écume voltiger, amoureuse, changeante comme le feu ». (Swinburne 38, 146). Dans ce tableau sublime, les éléments s’accouplent, le feu servant ici de contrepoint métaphorique : la vague vit d’une même vie que la flamme, toutes deux mouvantes au gré du souffle qui les tord.
2. Temporalité
25Swinburne évoque aussi le « tendre va-et-vient » des vagues. C’est, plus douce, une autre manière de les appréhender, qui après l’espace et les éléments, fait place au temps et à ses rythmes – la mer, « temple du temps », dit encore Le Cimetière marin de Valéry.
26Nombreux sont ceux qui voient l’Océan vieilli dans ces combats qui l’érodent, sa crinière d’écume blanchie par les ans, les violences que terre et vent lui imposent : « Qu’un peu de vent se lève, le visage changera, il se ridera, la houle lui mettra des cheveux blancs, il vieillira en un instant, il aura cent années de plus » (Verne 296). « Les cheveux blancs de la mer », remués par le vent… L’image est ancienne : on la trouve déjà dans un quatrain scaldique qui évoque les Vikings du IXe siècle, ces « cruels guerriers de Norvège » dont les drakkars, portés par cette écume immémoriale, « harcèlent la mer d’Irlande » (Boyer 117).
2.1 Rythmes
27Ce « tendre va-et-vient » peut être aussi celui des rythmes de l’étreinte amoureuse. La pénétration, le souffle et le cœur qui s’accélèrent : triple scansion qu’on rencontre de manière plus ou moins allusive chez nombre d’écrivains fascinés par les cadences de la mer, « toujours recommencée » :
Comme au bord de la mer
Sur le front de séparation,
Sur la frontière pendulaire
Le temps donne et retire,
Assène, étale,
Vomit, ravale,
Livre et regrette,
Touche, tombe, baise et gémit
Et rentre à la masse,
Rentre à la mère,
Éternellement se ravise ! (Valéry 114)
28Jamais d’accord avec elle-même la vague, exemplaire figure du temps, donne et reprend, offre et retire – « éternellement se ravise ».
29Le rythme, dans la définition canonique de Platon, on le sait, c’est « l’ordonnance du mouvement » (Lois, 665a). Si les vagues alors s’obstinent à donner à la mer un mouvement, à celui-ci elles entendent en même temps imposer un ordre, une mesure. Le souffle de la mer, ce serait donc aussi une régularité, comme une respiration : « La mer respirait tranquillement au bord de la plage » (Grosjean 29) ; « La houle s’arrêtait, puis s’éloignait de nouveau, avec le soupir d’un dormeur dont le souffle va et vient sans qu’il en ait conscience » (Woolf, Vagues 15) ; ou un battement cardiaque : « … l’immense masse tremblotante dont le flux et le reflux incessant, la vibration à peine perceptible est la pulsation même de la vie » (Sarraute 39).
30L’écrivain portugais Antonio Lobo Antunes associe le geste rythmique des vagues et le travail de tricot de sa mère : « Le mouvement des aiguilles à tricoter de ma mère secrétant des chandails dans un cliquetis de fleurets domestiques a pour moi l’inépuisable enchantement […] de la mer dont la monotonie toujours changeante m’hypnotise » (Antunes 77). Une chaîne métaphorique s’ouvre ici, qui conduit des cadences de la houle au texte qui les dit : textus, c’est littéralement ce qui est tramé, tissé. Ainsi, la mer, balayant la plage de ses déferlantes, calligraphie sur le rivage un texte infini, toujours effacé au fur et à mesure qu’il s’écrit.
2.2 Style
31D’où peut-être le fait que certains écrivains font des mouvements de la mer un modèle de style. Au-delà même d’une métaphore, la vague, c’est par exemple pour Virginia Woolf l’élan qui doit donner forme à son écriture :
Il y a quelque chose d’essentiel dans le rythme, cela va plus loin que les mots. Un spectacle, une émotion, donnent naissance à une vague dans l’esprit, bien avant qu’y naissent les mots pour les dire, et c’est en écrivant […] que l’on reproduit, que l’on reconstitue cet élan (qui en apparence n’a rien à voir avec les mots), et c’est seulement là qu’il crée les mots. (Woolf, Les Livres tiennent 202)
32La romancière anglaise le répète au moment de la rédaction des Vagues (précisément) : « Les Vagues se réduisent, je crois, à une série de soliloques dramatiques. Ce qu’il faut, c’est donner plus d’homogénéité aux entrées et aux sorties, comme un rythme de vagues » (Woolf Journal 253). Son roman doit être brodé sur la même trame que celle sur laquelle se tisse le ressac, avec ses bruits et ses mouvements, en adopter les rythmes (souvent ternaires, comme Marguerite Yourcenar, traductrice, en fait la remarque), faire entendre les mêmes scansions.
33De tels rapprochements entre rythme des vagues et style Anaïs Nin, lisant Proust, les fait aussi :
Le rythme ondoyant et houleux de ses phrases est semblable aux vagues de la mer. Je les observais qui s’enflaient et venaient s’abattre comme on observe une vague se soulever, rouler, s’incurver, tomber et reprendre haleine pour s’enfler et rouler et tomber à nouveau. Le bruit du ressac des phrases de Proust qui roulent sans cesse et refluent (Nin 215).
34L’écriture de Proust, océanique ? De fait, telle phrase, prise (presque) au hasard, dans Jean Santeuil par exemple, paraît adopter la cadence même du flux et du reflux pour évoquer un sentiment :
Et chaque fois il éprouvait un soulagement d’un instant comme au bord de la mer notre attente prolongée avec l’aspiration, la formation, l’élan, l’inflexion de la vague se résout agréablement quand la vague se brise, pour se reformer, il est vrai, au même instant avec elle (Proust I 305).
35Même type d’association encore chez Gracq entre un style et le mouvement de la vague, cette fois à propos de l’écriture d’André Breton, dont la phrase « déferlante », emportée dans son élan, est toujours sur le fil de la lame : pour sa lecture, « se confier les yeux fermés à l’élan de vague soulevée qui emporte la phrase, […] se cramponner à la crinière d’écume avec un sentiment miraculeux de liberté » (Gracq, Breton 157). Un portrait du personnage Breton, brossé par Jacques Baron, autre surréaliste, suggère alors que, selon le vieil adage, « Le style, c’est l’homme » : « Son allure évoquait un de ces rocs un peu au large des côtes, qui s’allège à perpétuité de l’écume que la marée apporte et remporte » (Béhar 131).
36À partir d’une telle approche, dynamique, du style, peut-être pourrait-on proposer comme une pédagogie pour la lecture de certaines œuvres littéraires. Son mode d’être, ce serait celui de la vague montante du désir que suscite le texte chez le lecteur, puis de la détente qui la suit. Sans être une fin-satisfaction plus ou moins attendue, celle-ci, plutôt alors vue comme une « terminaison non conclusive » (Ricœur 44), est à chaque fois le point de départ d’une nouvelle attente, comme, à la chute d’une vague, on attend la suivante. Le lecteur va dès lors se mettre à chercher ce battement toujours à rebâtir, ce tempo toujours en péril, conduit et porté par la phrase de Woolf, de Proust, de Breton, comme le nageur par les vagues. Qui mieux qu’elles, dans le monde naturel, a le pouvoir d’illustrer ce rythme de la lecture, d’exprimer l’espèce d’énergie, à la fois souple et persévérante, qu’il faut y mettre, comme pour rester à la surface d’une mer agitée ?
2.3 Ondes
37La « surface d’ondes » de la mer (Hugo, « Préface philosophique », Les Misérables 54) permet plus généralement de mieux appréhender les phénomènes ondulatoires, dont les vagues donnent une image tangible :
Chacune [des grandes vagues] soulève à son tour la même goutte d’eau, sans presque la déplacer, seule leur forme se promène ; l’eau se prête, puis les quitte, ne les accompagnant jamais. Toute forme ne prend que pour bien peu d’instants le même être ; à travers chacun, elle continue, puis le laisse (Gide 64).
38De même que, la physique quantique nous l’enseigne, l’électromagnétisme relève d’une approche à la fois corpusculaire et ondulatoire, de même les vagues : constituées de ces corpuscules que sont les gouttes d’eau, « petites voix bleues qui flûtent par millions », toutes ensemble elles forment « la puissante tête blanche de Poséidon » (Elytis 135) que chacune fait émerger tour à tour.
39Leibniz nous l’a appris : si c’est bien la voix puissante du dieu de la mer qu’on entend au bord du rivage, c’est à travers toutes ces petites perceptions simultanées qui franchissent à peine le seuil de la conscience qu’on la saisit par les oreilles, à travers toutes ces petites voix flûtées qui s’unissent pour former son cri puissant, ininterrompu. Au bord de la mer s’expérimente à travers la multitude inaperçue l’unité perceptive, à travers les innombrables gouttelettes qui la constituent s’éprouve l’unicité de la vague (Leibniz 41).
3 Conclusion
40Pour parler des vagues, comme j’ai tenté de le faire, Leibniz nous suggère que plusieurs approches sont possibles – notamment scientifique et poétique : les équations de l’hydrodynamique qui s’intéressent à ce qui dans le phénomène des vagues est objectivable d’un côté, les images et métaphores du poète qui y traquent le subjectif de l’autre.
41On l’a vu, ce n’est pas le premier aspect qui m’a retenu – mais non du fait d’une précellence supposée de la veine poétique sur le côté scientifique. C’est plutôt qu’il m’est assez vite apparu que la spécificité du phénomène des vagues, d’être effets de surface, pouvait illustrer de façon assez forte une profonde réflexion de Roger Caillois. Pour l’auteur d’Obliques et de La Dissymétrie, la complémentarité science-poésie « n’interviendrait pas seulement au niveau des activités du sujet (tantôt calculant, tantôt sentant et rêvant), mais s’exprimerait dans l’univers même, entre les régularités “centrales” (où l’univers est physicien) et les irrégularités de “surface” (où l’univers est poète) » (cité par Starobinski 890).
42J’espère avoir un peu montré que les vagues, se hissant au-dessus de cette « étincelante surface du monde » dont parle encore Caillois, sont, exemplairement, de telles irrégularités poétiques.
Sources
- Béhar, Henri. André Breton. Paris : Fayard, 2005.
- Biély, André. Zaliski Oudaka. 1922. Carnets d’un toqué. Trad. A.-M. Tarsis-Botton. Lausanne : L’Âge d’Homme, 1991.
- Boyer, Régis. Les Vikings. Paris : Perrin, « Tempus », 2015 [2002].
- Darrieussecq, Marie. Précision sur les vagues. Paris : POL, 2008.
- Dumézil, Georges. « Heur et Malheur du guerrier ». 1969. « Loki ». 1948. Mythes et Dieux des Indo-Européens. Paris : Flammarion, 2011.
- Duras, Marguerite. La Vie Tranquille. 1944. Romans, cinéma, théâtre. Paris : Gallimard, « Quarto », 1997.
- Elytis, Odysseus. Axion Esti. 1960. Trad. X. Bordes. Paris: Gallimard, 1987.
- Ferenczi, Sandor. Thalassa. 1924. Trad. J. Dupont. Paris: P. B. Payot, 1977.
- Freud, Sigmund. Das Unbehagen in der Kultur. 1930. Le Malaise dans la culture. Trad. D. Astor. Paris : Flammarion, « GF », 2010.
- Gide, André. Les Nourritures terrestres. 1942. Paris : Gallimard, 1987.
- Gombrowicz, Witold. Journal I. 1957. Trad. A. Kosko. Paris : Gallimard, « Folio », 1995.
- Gracq, Julien. André Breton. 1948. Paris : Corti, 1977.
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