Eaux et métamorphoses du sujet poétique dans l’écriture d’Elizabeth Bishop
1 Introduction
1« Toute eau vivante est une eau qui est sur le point de mourir » (Bachelard 63). Une telle maxime reflète le paradoxe qui sous-tend la poésie d’Elizabeth Bishop, qui n’a cessé de revendiquer, tout au long de sa carrière, son amour viscéral pour les flots : « I have always felt I couldn’t possibly live very far inland, away from the ocean ; and I have always lived near it. » (Bishop 77 cit. in Goldensohn, 196). Grande amatrice de voile et de pêche – « the new beach is nice and the fishing is marvelous » (Bishop, One Art 181), dit-elle – la poétesse se sentait extrêmement proche de l’onde et en fit un topos fondamental qui irrigue toute son écriture. La fascination que la mer exerce sur Elizabeth Bishop peut être expliquée, dans un premier temps, de manière biographique, puisqu’elle vit le jour dans l’État du Massachusetts et vécut en Nouvelle-Écosse, une province canadienne bordée par l’Atlantique. Elle séjourna aussi à Key-West, une ville insulaire au large de la Floride, ainsi qu’au Brésil à partir de 1951.
2Ce n’est donc guère un hasard si l’on retrouve, à plusieurs reprises, le thème de l’eau, eau qui, par ailleurs, se décline sous des formes différentes. On pense par exemple à la pluie et à l’orage qui surprennent les enfants dans « Squatter’s Children » (Bishop 2011, 93), aux larmes qui se mêlent à la pluie dans « Sestina » (Bishop 2011, 121), au fleuve Amazone dans « The Riverman » (Bishop 2011, 103) ou même encore à la Seine dans « Quai d’Orléans » (Bishop 2011, 29). Les images de la mer et des océans occupent donc une place absolument essentielle dans l’écriture d’Elizabeth Bishop, c’est ce que nous tâcherons d’analyser dans cet article. Hugh Egan observe que le terme « sea » (Egan 47) est utilisé à plus de soixante reprises dans la centaine de poèmes qu’Elizabeth Bishop a publiés au cours de son existence (1911-1979). L’homophonie, inhérente à la langue anglaise, associant la mer (« sea ») au regard (« see ») ne semble pas que rhétorique. Elle est aussi constitutive de l’univers bishopien, puisque de nombreux voyages sur les flots ou dans les flots conditionnent l’être humain chez Elizabeth Bishop.
3Cet article a pour but d’illustrer la puissance transformatrice de l’eau. En quoi devient-elle un miroir reflétant la création ou la recréation du sujet poétique ?
4Tout d’abord, les flots sont le reflet d’une crise identitaire, d’une identité en quête de sens prête à se dissoudre et à renaître dans l’eau qui est une source de destruction potentiellement créative. Dans un second temps, nous verrons à quel point les frontières entre le monde réel et le monde qui relève de l’imaginaire ou du fantasme sont poreuses. L’eau, dans la mesure où elle trouble l’image de l’espace, s’avère un moyen d’interroger ce point de rencontre. Dans un dernier temps, nous analyserons la façon dont l’eau, les mers et les océans reflètent le geste poétique bishopien. Comment le poème, grâce au topos de l’eau, se transforme-t-il en réflexion métapoétique ?
2 L’eau : source de destruction ou de création ?
2.1 Océans, mers et fleuves : unesource d’oubli ?
5Il convient de souligner le lien que Bishop établit entre l’oubli et l’eau. En quoi l’eau est-elle une source de destruction potentielle ? En quoi l’eau est-elle le reflet du temps et de l’oubli ? Les flots matérialisent l’imagination, comme l’indique Gaston Bachelard (Bachelard 22). L’élément aquatique est source d’ambivalence, comme le constate Robin Riley Fast, qui explique à ce propos « Bishop confronts the sea’s power to erode and destroy » (Riley Fast 23). Cette potentielle destruction est mise en scène notamment dans le poème intitulé « At the Fishhouses » (Bishop 2011, 62). La mer y efface la moindre trace de création humaine ; les bâtiments ainsi que le pêcheur paraissent obsolètes et sur le point de disparaître tant ils sont anciens. La persona insiste en effet sur la vétusté de ce monde : « old man sits » (v. 2), « small old buildings » (v. 20). Un peu plus loin, nous apprenons que le cabestan s’avère aussi fort ancien et abîmé : « is an ancient wooden capstan,/ cracked » (v. 30). L’allitération en occlusives [k] ainsi que le rejet « cracked » mettent en valeur la décrépitude des objets des hommes tandis que la mer se pare d’atours luxueux, se revêtant d’une mousse couleur émeraude (« emerald moss », v. 20). Une telle dichotomie conduit, par conséquent, le pêcheur à louer la puissance éternelle de l’eau dont il est témoin :
I have seen it over and over, the same sea, the same
slightly, indifferently swinging above the stones,
icily free above the stones,
above the stones and then the world (v. 68-71).
6Par sa force ainsi que pour sa beauté, l’eau peut tout annihiler sur son passage. La poétesse dépeint la mer comme un élément romantique1 et sublime réduisant l’humanité à néant. L’eau est inchangeable, contrairement à l’homme qui, lui, est condamné à vieillir. L’expression de l’éternité imperturbable de l’eau est évoquée par la répétition lancinante des mêmes termes, ainsi que par les allitérations en sifflantes. Le son se répète, tout comme ce qui est décrit dans ces vers. Cela démontre à quel point l’eau a la force de faire appel à tous nos sens, elle est synesthésique, comme le souligne Gaston Bachelard (Bachelard 28).
7La mort condamne le souvenir et l’être à périr, comme c’est le cas dans « Quai d’Orléans » (Bishop 2011, 29). Dans ce poème, le souvenir d’un voyage à Paris se cristallise à l’état de « fossils » (v. 24) pour se dissoudre dans les flots de la Seine, à l’image des bâtiments : « to disappear […], down the sea’s/ dissolving halls » (v. 15-16). Les allitérations en [d] ainsi que la présence du verbe en -ing tendent à nous offrir une vision de cette disparition progressive de manière plus vive, car elle fait appel à notre ouïe, ainsi qu’à notre vue. De la même manière, dans « Florida » (Bishop 2011, 33), les sédiments marins – les traces aquatiques d’une présence passée – s’enfoncent dans l’Océan jusqu’à disparaître « stirred-up flakes of sediment/ sinking through water » (v. 32-33). Ils deviennent semblables aux souvenirs fossilisés dans « Quai d’Orléans » (Bishop 2011, 28). En outre, l’absence d’eau dans « Florida » (Bishop 2011, 33) condamne les personae à la mort et à l’oubli, car elle n’offre aucune réflexion de soi et du monde : « after dark, the pools seem to have slipped away » (v. 44) (Costello 462). Sans eau, le paysage et l’être sont esseulés, condamnés à l’obscurité de l’oubli. Ce retrait illustre également que tout est éphémère sous l’influence du temps, qui chasse le jour pour accueillir la nuit. L’eau dépend donc du temps – figure ici de la mémoire et de l’oubli, de la création et de la disparition2.
8Cette conscience accrue de la dangerosité de l’eau est toutefois source de renaissance. Elle évoque irrémédiablement l’image du baptême, car il symbolise la renaissance et la mort de l’ancienne identité.
2.2 L’immersion de soi dans l’eau ou l’image du baptême, du renouveau
9Tout d’abord, la force de l’eau peut mettre en danger la pérennité des personae absorbées par la puissance de la mer, absorption paradoxalement nécessaire à tout espoir de renaissance. On ne saurait distinguer l’image de l’eau de l’image du baptême. Les occurrences des eaux baptismales et symboliques sont en effet nombreuses dans l’écriture d’Elizabeth Bishop. Le baptême illustre l’ambivalence de l’eau, comme le constate Martin Bidney (Bidney 490). L’eau symbolise en effet l’épiphanie, au même titre qu’elle figure la fragilité de la persona qui se retrouve parfois totalement immergée, soit figurativement, soit littéralement dans l’eau. C’est pourquoi la poétesse associe constamment l’eau au liquide amniotique, à la naissance et à la renaissance. L’eau semble offrir un miroir qui reflète le même et l’autre.
10Pour illustrer le lien entre épiphanie et renouvellement de soi, appuyons-nous un instant sur le poème « In the Waiting Room » (Bishop 2011, 179). Ce poème met en scène une enfant, elle aussi appelée « Elizabeth » (v. 61), qui attend sa tante chez le dentiste. Alors qu’un cri tonitruant provenant du cabinet retentit dans toute la salle d’attente, des vagues noires submergent l’enfant. Ce cri, « an oh ! Of pain » (v. 37) évoque l’accouchement, et la (re)naissance d’une nouvelle « Elizabeth ». Cette prise de conscience de soi est rendue possible par l’engloutissement de la persona dans d’obscures vagues colossales : « big black wave/ another, and another » (v. 92-93). Les vers brefs, ainsi que les monosyllabes composant ces vers, symbolisent la surprise de la persona confrontée à ces vagues sources de renouveau et de danger. Ces termes monosyllabiques attestent la perte de soi, la perte du langage auxquelles la persona est confrontée. Elle se retrouve à une époque prélangagière, adoptant le regard de l’infans incapable d’articuler ses pensées.
11Ce poème ayant un caractère autobiographique, on comprend que la persona célébrera son anniversaire trois jours avant cet événement : « three days/ and you’ll be seven years old » (v. 54-55), « it was still the fifth/ of February, 1918 » (v. 98-99), Bishop étant née un 8 février. Ce raz-de-marée l’invite à prendre conscience de sa différence et de sa singularité, comme en témoigne la répétition des pronoms possessifs « it was me :/ my voice, in my mouth » (v. 46-47). La scène se passe en effet dans la salle d’attente d’un dentiste où tous les autres patients se ressemblent dans leur banalité et dans leur attente. L’eau devient un miroir qui lui renvoie une image d’elle-même3. Elle s’observe dans les autres et prend conscience de son unicité en contemplant des images de papier glacé alors qu'elle feuillette le National Geographic (v. 52) : « I felt in my throat, or even/ the National Geographic / and those awful hanging breasts » (v. 79-81). La mention de la poitrine de ces femmes rappelle la naissance, l’allaitement. Le lait évoquante le liquide amniotique, source de renouveau.
12L’eau est aussi intrinsèquement liée à l’image de soi, au miroir et à la naissance dans « Crusoe in England » (Bishop 2011, 182). Entouré par la mer de l’exil, Crusoé s’exclame : « [t]he sun set in the sea; the same odd sun/ rose from the sea/ and there was one of it and one of me » (v. 64-66). Le lecteur constate que les termes mer et identité « sea/me » riment ensemble. La mer n’est pas une chose en soi, elle est le reflet d’une identité engloutie par les eaux. La découverte de soi par l’autre, par l’eau-tre, pourrait-on dire, est nécessaire. L’épiphore « in the sea » forme une surface liquide miroitant l’identité incertaine de Crusoé. Celui-ci se projette dans le paysage et aspire à l’unité et à l’union en insistant sur le pronom « one ».
13Si l’eau est l’image de la présence de l’autre en soi, l’eau est donc une source de vision, parfois même d’hallucinations. Cette transformation visionnaire et hallucinatoire de soi par l’eau nous invite à nous pencher sur les rêveries enclenchées par les eaux.
3 L’eau comme source d’effacement des frontières
3.1 L’homme et l’animal rassemblés au cours de rêveries aquatiques
14Le pêcheur dans « The Fish » (Bishop 2011, 43) est visionnaire et perçoit la densité du monde aquatique. Il célèbre, dans une vision mystique, les liens intimes que l’homme peut nouer avec les animaux des profondeurs maritimes. Un tel mysticisme hallucinatoire s’ancre d’abord dans la banalité du monde dépeinte dans les premiers vers du poème. On apprend, en effet, que la persona vient de pêcher un poisson qui ne saurait se distinguer des autres de prime abord : « I caught a tremendous fish/ and held him beside the boat/ half out of water » (v. 1-3). Toutefois, le poisson se livre à un combat épique qui laisse la persona admirative. L’animal – ordinaire puis extraordinaire – lutte de toutes ses forces pour vivre et son combat grandiose modifie notre vision du monde et de la vie. La persona insiste lourdement sur la position entre la vie et la mort de cet animal « half out of water » (v. 3). Les allitérations en [h] « held him », « half » (v. 2-3) évoquent l’agonie de ce poisson et invitent alors le lecteur à adopter un souffle haletant pour lire ces vers. Il devient une divinité aquatique aux yeux de la persona et du lecteur. Un tel glissement est opéré implicitement par la rhétorique, par les métaphores. Peu à peu, il devient un héros épique acceptant son trépas. Sa mort inévitable est figurée par les enjambements des premiers vers qui nous poussent en effet à modifier notre souffle.
15Par ailleurs, à la fois tenu hors de l’eau et dans l’eau par la persona, le poisson est personnifié par son bourreau, le regard qu’il porte sur cet animal change. L’anaphore « [h]e » (v. 5-7) ainsi que l’utilisation du pronom personnel masculin « him » reflètent l’humanisation progressive de ce poisson. La persona devient un haruspice (Cazé 14) capable de lire dans les entrailles du poisson et d’accéder à un savoir caché : « I looked into his eyes/ which were larger than mine » (v. 34-35), « I admired his sullen face,/ the mechanism of his jaw, and then I saw » (v. 45-47). À la fois dans l’eau et hors de l’eau, à la fois présent et absent, le poisson semble ici représenter l’ambivalence de la vision chez Bishop, mi-réelle, mi-hallucinatoire, et illustre le dialogue entre le sacré et l’humain. Seul l’initié peut déchiffrer le monde. Ainsi, l’eau – figurée ici par le poisson mi-réel, mi-divinisé ou fantasmagorique –, parvient à effacer les frontières entre le règne animal et le règne humain. Ce n’est donc pas un hasard si c’est un autre pêcheur, celui-ci issu du folklore brésilien, qui efface lui aussi les frontières entre le monde des animaux aquatiques et le monde des hommes au cours d’un rêve hallucinatoire.
16Dans « The Riverman » (Bishop 2011, 103), le pauvre pêcheur issu du folklore brésilien, au cours d’une nuit d’ivresse probablement, est appelé par un Dauphin anthropomorphe : « the Dolphin spoke to me./ He grunted beneath my window, hid by the river mist, but I glimpsed him – a man like myself » (v. 2-5). Un voyage féérique commence alors, au cours duquel le Dauphin et ce pêcheur côtoient la déesse aquatique Luandinha, mi-femme, mi-serpent. Ils nagent toute la nuit dans le fleuve Amazone pour que le pêcheur devienne « sacaca » (v. 104) : un sorcier utilisant les esprits des eaux pour soigner les malades. Ce poème dépeint un basculement entre la vision banale et l’hallucination permis par la présence mystérieuse de l’eau. Il s’ouvre sur l’épouse du pêcheur qui ronfle – « [m]y wife slept and snore » (v. 10) –, avant la pénétration mystique dans l’eau du fleuve. Pour ce faire, la persona ne cesse d’insister sur le mouvement que le pêcheur opère sur soi et en lui dans le fleuve. Les prépositions « in » (v. 100), « inward » (v. 24) ou « into » (v. 19, 22) se multiplient pour évoquer ce voyage interne et merveilleux. Par conséquent, cette transformation progressive et soudaine de la banalité du monde en monde mystique permet de façonner les paysages maritimes en paysages oniriques.
3.2 Transformer le paysage marin en paysage onirique : rendre étrange le familier
17Nous l’avons vu, la mer et les eaux jouent un rôle primordial dans la construction de l’identité poétique bishopienne. Nombreux sont en effet les paysages aquatiques qui révèlent les inquiétudes des personae. Les paysages familiers des rivages se nimbent d’un voile de mystère et laissent libre cours à la rêverie. Cela conduit ainsi Susan McCabe à préciser que Bishop absorbe le paysage tout en étant absorbée par lui (McCabe 134). Le poème « The End of March » (Bishop 2011, 199) en est l’exemple même. En effet, déambulant le long de l’Océan, la persona déconstruit peu à peu le paysage marin qu’elle connaît pourtant si bien. Au contact des embruns, sa demeure se transforme en espace étrange et étranger : « my proto-dream-house,/ my crypto-dream-house » (v. 24-25). Le parallélisme de construction ainsi que l’ajout des tirets sont des signes typographiques figurant la défamiliarisation progressive de cet espace jadis connu et stable. Sous l’influence de l’Océan, le paysage marin devient source de rêveries. Ce poème repose sur une présence-absence mise en scène par ce phénomène de rétrécissement et de condensation propre aux rêves (Freud, Rêves 27). Les nombreux tirets symbolisent ce paysage océanique de l’entre-deux : entre création et dissolution, entre rêve et réalité. Ils indiquent à quel point la persona tente d’approximer le réel qui se dérobe à ses yeux. Plus loin, on apprend, en effet, que les empreintes laissées sur le sable par les promeneurs précédents forment des images étranges, défamiliarisant le connu : « they were more like lion-prints’ » (v. 16), « a sort of artichoke » (v. 27). Ce territoire devient ainsi une source d’Unheimlich (Freud, Inquiétante étrangeté 3).
18S’apparentant aux rêves, les paysages marins sont des images mentales et irréelles. En effet, les éléments de l’air et de l’eau se mélangent pour engendrer un nouveau paysage mental, notamment dans « Seascape » (Bishop 2011, 41). Dans ce poème, le ciel et la mer fusionnent pour ne créer qu’une seule entité, « celestial seascape » (v. 1). Les sonorités allitératives qui réunissent ces espaces accentuent leur mariage nécessaire. Ces nombreuses métamorphoses et alliances attestent la porosité des frontières entre le paysage géographique et les paysages mentaux qui recréent le monde bishopien. Elles symbolisent la dimension réflexive de l’eau et nous invitent à nous pencher davantage sur les relations entre le texte, la rhétorique et l’image.
4 Eaux et miroirs, la relation entre le texte et l’image
4.1 Poésie et synesthésie
19La poésie bishopienne s’articule autour du jeu associant la mer [sea] et le regard [see]. Cette figure est par exemple mise en scène dans « The Unbeliever » (Bishop 2011, 24) qui évoque les piliers érigés dans la mer : « [s]ee the pillars there in the sea ? » (v. 13). Les sens sont mis en émoi dans cette poésie éminemment sensorielle. Carol Frost loue Bishop pour ses qualités d’observatrice (Frost 256) qui mettent en émoi les sens de ses lecteurs. Appuyons-nous un instant sur ces vers issus de « The Bight » (Bishop 2011, 59) qui illustrent ces propos :
the color of the gas flame turned as low as possible.
One can smell it turning to gas ; if one were Baudelaire
one could probably hear it turning to marimba music (v. 6-8).
20Dans ces trois vers, le bleu de la mer s’apparente à la couleur bleue de la flamme d’une bonbonne de gaz ; associant ainsi la vue et l’odorat. La synesthésie continue lorsque la musique et l’ouïe se mélangent à cette danse. L’utilisation de la forme en -ing tend également à nous faire croire que la scène est bel et bien en train de se dérouler sous nos yeux. La poésie synesthésique recrée donc le monde et l’image poétique de l’eau le temps d’un poème.
4.2 La carte : miroir du monde ?
21Le plan, la mappemonde ou l’atlas illustré textualisent la mer et les océans. Souvent transformée à l’état de miniature, l’onde devient un point coloré sur le papier. Le plan correspond à la définition que Michel Foucault donne du concept d’hétérotopie (Foucault 4), car la carte forme et déforme le lieu au même titre que le miroir. En effet, les personae contemplant ces atlas illustrés se situent dans un espace présent, mais elles sont aussi projetées dans un espace dans lequel elles ne sont pas. Le plan – miroir du monde – et ses indications maritimes figurent « un lieu sans lieu » (Foucault 17). À l’image du miroir, le plan – donc l’image du monde dans le texte et les mots – est un « lieu sans lieu », puisqu’en contemplant ces plans, la persona s’imagine ailleurs. La carte appelle donc aux voyages. « Poem » (Bishop 2011, 196) évoque la mémoire du territoire grâce à l’art peu gracieux d’un vieil oncle disparu. Ce poème constitue une ekphrasis ironique dépeignant longuement un tableau guère apprécié par la persona. La référence à ce lieu – « [t]his must be Nova Scotia » (v. 1) – commençant l’ekphrasis, lieu bordé par l’Océan, cristallise le souvenir du territoire quitté par la poétesse. Plus tard, la persona indique qu’elle aspire à se souvenir de cet endroit cartographié dans sa mémoire, de la présence de l’eau comme véhicule de la mémoire : « [w]e both knew this place,/ apparently, this literal small backwater/ looked at it long enough to memorize it » (v. 45-47).
22La carte permet de contenir l’image du souvenir, de l’abriter pour qu’elle ne sombre pas dans l’oubli. C’est pourquoi la persona dresse une carte mentale d’un paysage entouré par l’eau qui ne saurait oublier le moindre bâtiment ou espace essentiel du village – a « thin church steeple » (v. 14), « the Presbyterian church » (v. 33), « a water-meadow » (v. 16) – et donne quelques indications géographiques pour nous guider comme « [u]p closer » (v. 20). En outre, dans « The Map » (Bishop 2011, 5), la persona mentionne les eaux présentes sur l’atlas illustré : « mapped waters […]/ lending the land their waves’ own confirmation » (v. 19-20). L’image du monde délimite les frontières entre la terre et la mer et engendre un nouveau lieu. C’est aussi le cas dans « Over 2,000 Illustrations and A Complete Concordance » (Bishop 2011, 57), qui dépeint une carte du monde, une carte imagée qui s’appuie sur une série de vignettes pour refléter la pluralité du monde. Cet ensemble de vignettes – illustrant chaque continent de manière fantaisiste – fait songer aux cartes médiévales qui oscillent entre texte et image. Le Mexique devient par exemple un cadavre – « [i]n Mexico, the dead man lay » (v. 9) –, le Maroc, des danseuses du ventre, « their belly-dances » (v. 22). Enfin, les lignes qui délimitent le monde sont tracées par des aquarelles évoquant l’eau et la liquidité de la peinture : « that ignite / in watery prismatic white-and-blue » (v. 30-31).
4.3 Eau et esthétique de la grammaire : comment l’eau est-elle reflétée à travers le geste poétique ?
23La fusion entre les arts, entre la poésie et la peinture, nous conduit à affirmer que le geste poétique bishopien offre un miroir dans lequel l’eau et l’écriture s’entremêlent. En effet, nous pouvons penser à ces vers dans « Over 2,000 Illustrations » (Bishop 2011, 57) qui illustrent cette thèse. Les vers 27-29 jouent ainsi sur la polysémie du terme « line » : « the lines that move apart/ like ripples above the sand,/ dispersing storms » (v. 27-29). Le terme « line » fait ici référence aux lignes dessinées par le cartographe. Ce mot fait également référence au vers, qui se dit « line » en anglais. Par conséquent, la rhétorique devient une esthétique, une source d’images.
24De la même manière, la disposition des vers reflète le va-et-vient des vagues sur la p(l)age. Cette illustration est en effet visible dans « Invitation to Miss Marianne Moore » (Bishop 2011, 80), et plus particulièrement dans ce vers : « [t]he waves are running in verses this fine morning » (v. 82). La rime riche « running/ morning » imite le mouvement d’éternel retour promis par les vagues, car les poèmes ne peuvent être dissociés, ici, du mouvement de l’eau. Par ailleurs, la typographie est également porteuse de ce sens et contribue à transformer le mot en une image, en une métaphore.
25La fusion entre la terre et l’Océan apparaît notamment grâce au signe typographique de l’esperluette [&] dans la nouvelle « The Sea & Its Shore » (Bishop 1984, 171). Celle-ci symbolise la nécessaire co-existence de ces deux entités se délimitant l’une l’autre (McCabe 61). La grammaire indique la fusion entre le mot et l’image. L’esperluette est à mi-chemin entre le texte et l’image, à la manière même de cet espace qu’elle engendre : s’agit-il du rivage ? De l’Océan ? L’esperluette reflète l’incertitude de l’espace et l’incertitude du personnage, car, là encore, le personnage (Edwin Bloomer) oscille, dans un espace de l’entre-deux, entre le réel et le fantasme, entre le texte des pages imprimées jonchant la plage qu’il collectionne – « on one of our large public beaches, a man was appointed to keep the sand free from papers » – et l’Océan. Ces livres imprimés sont paradoxalement abandonnés sur la plage par des nageurs oublieux de ces objets. La mer devient donc source de connaissances littéraires, elle devient une image et un texte. Les pages sont écrites par l’eau iodée, les embruns et le sable pour former un livre mystérieux faisant de la plage un vaste ouvrage imprimé.
26De la même manière, les nombreux dessins – esquissés par Bishop elle-même – qui illustrent ses brouillons associent le texte à l’image. L’un ne semble pas aller sans l’autre. Le texte devient une image ou l’image devient le support du mot. Nous pouvons penser par exemple aux cygnes – « swans can paddle/ icy water » (v. 17-18) – qui nagent à gauche des vers dans son brouillon du poème non publié de son vivant, « Dear my Compass » (Bishop 2011, 313).
5 Conclusion
27Bien que « l’eau [soit] une invitation à mourir » (Bachelard 72), elle s’avère pourtant aussi l’image de la renaissance et de la perte de soi chez Bishop. Pour la poétesse, représenter la mer et la puissance ambivalente de l’eau, c’est également représenter le passage du temps, la (re)création de soi au sein d’un paysage marin repensé, refaçonné par l’imagination, le fantasme et le rêve. L’eau se décline sous de nombreuses formes : fleuve, rivière, lac, pluie, orage, larmes… et semble réfréner l’épanchement des personae sur leur sort. Souvent comparée aux miroirs, voire transformée en miroir, l’eau forme au même titre qu’elle déforme, à l’image du miroir, un miroir vierge d’image et de soi : « virgin mirror » (v. 89) dans « The Riverman » (Bishop 2011, 103). L’eau devient ainsi l’image et le réceptacle de la mémoire, de l’identité, du temps et de l’oubli. Elle figure l’absence et l’étrange ou l’élément rendu étrange. Alors que l’eau peut rendre tout étrange, elle contribue donc à recréer l’être, l’identité, les paysages, notre représentation mentale des paysages et la poésie en elle-même.
28Vouloir s’identifier à la mer, c’est vouloir s’identifier à l’instabilité mais c’est aussi aspirer à trouver des rituels cycliques. Pensons par exemple au vers final de « Sestina » (Bishop 2011, 121) – « [t]ime to plant tears » (v. 37) –, qui associe bel et bien l’eau à la force du renouveau poétique.
Sources
- Bachelard, Gaston. L’Eau et les Rêves. Paris : José Corti, 1942.
- Bidney, Martin. « “Controlled Panic”: Mastering the Terrors of Dissolution and Isolation in Elizabeth Bishop’s Epiphanies ». Style 34.3 (automne 2000) : 487-510.
- Bishop, Elizabeth. One Art: Poems, Prose, and Letters. Éd. Robert Giroux et Lloyd Schwartz. New York : Library of America, 2008.
- Bishop, Elizabeth. Poems – The Centenary Edition. Londres : Chatto & Windus, 2011.
- Bishop, Elizabeth. The Collected Prose. New York : Farrar, Straus & Giroux, 1984.
- Cazé, Antoine. « “Perspicuous Opacity” : les écritures palimpsestes d’Elizabeth Bishop ». Études anglaises 4.55 (2002) : 418-34.
- Doreski, Carol K. Elizabeth Bishop, the Restraints of Language. New York : Oxford UP, 1993.
- Egan, Hugh. « “Element Bearable to No Mortal”: The Sea in Selected Elizabeth Bishop’s Poems ». CEA Critic 63.1 (automne 2000) : 47-60.
- Ellis, Jonathan. Art and Memory in the Work of Elizabeth Bishop. Londres : Routledge, 2006.
- Foucault, Michel. « Des espaces autres ». Architecture, Mouvement, Continuité 5 (octobre 1984) : 46-49.
- Freud, Sigmund. Über den Traum. 1899. Le Rêve et son interprétation. Trad. Hélène Legros. Paris : Gallimard, 1925.
- Freud, Sigmund. Das Unheimliche. 1919. L’Inquiétante Étrangeté. Trad. Marie Bonaparte et Mme E. Marty. Paris : Gallimard, 1933.
- Frost, Carol. « Elizabeth Bishop’s Inner Eye ». New England Review 25.1/2 (hiver-printemps 2004) : 250-57.
- Lacan, Jacques. « Le stade du miroir ». Communication faite au XVIe Congrès international de psychanalyse, Zurich, 17 juillet 1949. https ://ecole-lacanienne.net/wp-content/uploads/2016/04/1949-07-17.pdf [consulté le 24 mars 2023].
- Goldensohn, Lorrie. Biography of a Poetry. New York : Columbia UP, 1991.
- McCabe, Susan. Elizabeth Bishop: Her Poetics of Loss. Pennsylvania : Penn State UP, 1994.
- Riley Fast, Robin. « A Daughter’s Response: Elizabeth Bishop and Nature ». The Journal of the Midwest Modern Language Association 21.2 (automne 1988) : 16-33.
6Carol K. Doreski précise que la mer est un élément profondément romantique car elle est associée au cycle de la vie et de la mort : « [t]he surface of Bishop’s sea […], like most romantic water views, conforms in verbal purpose to the larger rhetoric of the life cycle. » (Doreski 18).
7Jonathan Ellis indique à ce sujet que : « memory […] often appears as water in Bishop’s poems » (Ellis 121). La mémoire, telle l’eau, est une matière fluide qui se dilate et se contracte, constamment en mouvement.
11Ce poème illustre le phénomène du stade du miroir tel que Jacques Lacan le décrit. L’autre offre « une matrice symbolique où le je se précipite, avant qu’il ne s’objective dans la dialectique de l’identification à l’autre et que le langage ne lui restitue dans l’universel sa fonction de sujet. » (Lacan 2). La persona devient un objet comme les autres jusqu’à ce qu’elle prenne conscience de son individualité.