Skip to main content

Eaux polymorphes dans l’œuvre de Jean Portante: Eaux polymorphes dans l’œuvre de Jean Portante. Lecture et entretien avec l’auteur

Eaux polymorphes dans l’œuvre de Jean Portante
Eaux polymorphes dans l’œuvre de Jean Portante. Lecture et entretien avec l’auteur
  • Show the following:

    Annotations
    Resources
  • Adjust appearance:

    Font
    Font style
    Color Scheme
    Light
    Dark
    Annotation contrast
    Low
    High
    Margins
  • Search within:
    • My Notes + Comments
    • Notifications
    • Privacy
  • Issue Home"Breaking the waves"
  • Journals
  • Learn more about Manifold

Notes

table of contents
  1. Book Cover
  2. Title Page
  3. Editorial
  4. Eaux polymorphes dans l’œuvre de Jean Portante. Lecture et entretien avec l’auteur

Eaux polymorphes dans l’œuvre de Jean Portante.
Lecture et entretien avec l’auteur

Jean Portante et Sébastian Thiltges

1Cette lecture transversale des textes de Jean Portante ainsi que le dialogue avec l’auteur qui l’accompagne souhaitent montrer que l’eau pénètre et imbibe cette œuvre en y jouant un rôle vital, tantôt narratif, métaphorique, psychologique, mais surtout poétique, au sens où elle abreuve la pratique scripturale de l’écrivain. En effet, chez Jean Portante, écrire ne signifie ni graver dans la pierre ni laisser une trace ou une empreinte – que l’on imagine nécessairement terrestre. L’enjeu est tout autre : écrire, c’est d’une part diluer le souvenir, la mémoire, le sens dans les pages ; c’est d’autre part naviguer sur un va-et-vient, à la fois insaisissable et inébranlable, qui entraîne tout sur son passage, abattant les frontières entre les continents, entre le passé et le présent, entre le Je et son milieu :

Champs mouillés (Effaçonner, 1996)

tout est inondé
à force de vivre dans l’eau
je me suis moi-même liquéfié
je suis une pensée liquide
traversant des champs mouillés

de là vient ma nostalgie pour
ce qui est resté hors de l’eau
si j’étais pêcheur je tirerais
de l’eau tous les nageurs fatigués

le pêcheur est une pensée liquide
traversant des champs mouillés (Portante, Travail 219)

2L’eau dans l’œuvre poétique et romanesque de Jean Portante est omniprésente et polymorphe, c’est-à-dire qu’elle y apparaît sous plusieurs formes et prend en charge des significations et symboles parfois très différents. Ainsi l’eau s’y décline sémantiquement et symboliquement : elle est l’élément liquide ou l’espace sur une carte ; elle est parfois vitale et parfois mortifère.

3Notre parcours de lecture présente une typologie en quatre parties, au fil des extraits choisis, pour décrire les différentes actualisations littéraires de l’eau au fil de l’œuvre. La pertinence critique du thème ou du motif aquatique est alors d’identifier des textes qui constituent (certes entre autres) différents moments et tournants poétiques définissant cette œuvre elle-même mouvante.

1 Le milieu aquatique et la métaphore de la migration

4Dans le roman Mrs Haroy ou la Mémoire de la baleine (1993), le narrateur Claudio raconte son enfance passée entre l’Italie – la terre des origines – et le sud du Luxembourg – la terre d’immigration. Dans une scène clé du roman, il décrit un lointain et incertain souvenir d’enfance (Portante, Haroy 240) : en février 1953, sur un wagon en gare du Luxembourg, il a pu contempler le cadavre embaumé d’une baleine, abattue au large de l’île de Haroy en Norvège (d’où le titre du roman). Croisant le regard de Mrs Haroy, dans une rencontre avec l’animal digne de celle de Derrida et de son chat (voir Thiltges), l’enfant du souvenir s’identifie au cétacé :

Elle me joue vraiment de sales tours ces jours-ci, ma mémoire, et des choses que je croyais oubliées à tout jamais surgissent soudain, jaillissant comme un jet d’eau, comme l’énorme colonne blanche s’échappant de l’évent d’une baleine. Elles sont appelées par je ne sais quel déclic, et hop, les voilà devant moi, comme si elles venaient tout juste de se passer. Si toutefois la baleine est encore capable d’éjecter un tel jet. Mrs Haroy, en tout cas, toute seule sur son long wagon, n’en a plus la force. C’est le stade suprême de la solitude. Elle gît là comme une mémoire tronquée. Se souvient-elle du long voyage qui l’a menée jusqu’à la gare de la Ville ? Un voyage qui a commencé très tôt, bien avant tous les autres voyages, et à qui elle doit sa survie. Et ça lui sert à quoi, maintenant, cette survie, étalée qu’elle est devant nos regards incrédules et admiratifs. Son regard à elle est rempli d’eau. Pas cette eau salée et agitée et bleue qui l’a escortée pendant des milliers d’années, mais une eau opaque, stagnante. Une eau sans mémoire, tandis que ma mémoire à moi exécute les acrobaties les plus spectaculaires. (Portante, Haroy 240)

5L’écriture est toujours intimement liée à ce souvenir – un souvenir incertain cependant, comme dilué dans la mémoire et dans l’écriture. C’est ce que montre l’essai poétique Baleine. Mode d’emploi (2007), en particulier les deux textes liminaires dans lesquels l’auteur fournit les clés de la métaphore poétique de la baleine :

I

LORSQUE J’ÉCRIS c’est comme si je plongeais une Aspirine dans un verre d’eau. Voilà du moins ce que je voudrais. Diluer la langue ainsi utilisée, afin que, dissoute, elle se mette à nu, comme on le dit d’un câble électrique qui, quand on le touche, met à mort.

La mise à mort, ce serait l’histoire.
Mon histoire.
Une histoire que l’écriture a tendance à effacer.
Mais qui, disparaissant, s’agite tel un poisson bouté hors de l’eau.

II

LA BALEINE ME VIENT À L’ESPRIT quand d’écrit il retourne.

En littérature de géant monstrueux hantant les océans elle a fini par endosser le rôle de victime inerme livrée à la rage humaine.

La mienne, celle qui nage dans ce livre et tous les autres, tente de se soustraire au manichéisme. Elle évolue en milieu métaphorique et rejoint par là exactement ce que je ressens quand j’écris. (Portante, Travail 5)

6Si le narrateur, écrivain immigré, s’identifie à la baleine qui est, comme lui, un voyageur voire un exilé, l’analogie n’est pas choisie au hasard. En effet, la baleine est originairement un mammifère terrestre dont le corps s’est transformé et adapté, au fil des millénaires, à son nouveau milieu aquatique. C’est sous une forme poétique que l’auteur décrit son évolution :

V

EN SAUTANT DANS L’EAU, savait-elle, la baleine, que pour survivre elle aurait à opérer sur elle tant d’effacement ? Que ce ne serait qu’au sacrifice de sa morphologie qu’elle arriverait un tant soit peu à se sentir à l’aise dans les flots de son nouvel être ?

Le sacrifice, elle l’a fait. Sont parties d’abord ses pattes au profit des nageoires. En sacrifice donner c’est prendre. Puis le reste : jusqu’à ce que, d’un animal terrestre quadrupède, naisse un être plus ou moins pisciforme, apte à sillonner fleuves et mers à la recherche d’un nouvel être.

Aujourd’hui, on dirait, en parlant des humains,
et l’on peut aussi le dire d’un livre qui part vers une autre langue,
et je le dis de moi, puisque mon sort est baleinier,
et je le dirai, dans ce sens-là,
de millions voire de centaines de millions d’hommes et de femmes,
que le chien, en faisant sur lui ce travail de bouleversement,
cette traduction,
s’est adapté à la nouvelle donne.

[…] (Portante, Travail 7)

7La première manifestation de l’eau dans l’œuvre de Jean Portante est donc la mer en tant que milieu dans lequel vit la baleine et, par extension, tout milieu auquel un être doit s’adapter à travers des transformations plus ou moins importantes. La métaphore est ainsi profondément écologique, au sens premier du terme qui signifie l’étude des milieux et de la coévolution entre organismes et environnements.

2 « Effaçonner » : la construction de la langue baleine

8Or, si le corps s’adapte à son nouveau milieu, un organe résiste à cette transformation, à savoir le poumon. L’animal ainsi ne devient jamais entièrement poisson, mais demeure mammifère. Pour l’écrivain d’origine italienne écrivant en français, le poumon est la métaphore de la langue des origines, l’italien qui « poumonne » (Portante, Travail 16) au sein du français, la langue qui travaille au dedans de l’écriture. Dans Effaçonner (1996), la métaphore écologique est explicitement appliquée à la langue :

La langue

ce n’est pas de la terre
mais de l’eau
que m’est venue la langue
et lorsqu’on tire sa langue de l’eau
les mots commencent dans les
montagnes ou plus haut encore

[…] (Portante, Travail 221)

9L’eau n’est donc pas seulement le milieu aquatique, mais également l’élément liquide, dans toute son insaisissabilité créatrice.

10

11En conclusion de cette partie, pouvez-vous, Jean Portante, nous exposer la portée du mot-valise « effaçonner » en insistant particulièrement sur son lien avec la langue dite « liquide » ou venant « de l’eau » ?

12Jean Portante : Le mot apparaît, pour la première fois, en tant que vers d’un poème, dans mon recueil EX-ODES. Poèmes cubains, en 1991, puis devient le titre d’un de mes livres en 1996 ; et, à partir de là, un concept qui sous-tend toute mon écriture jusqu’en 2010, grosso modo. Le point de départ en est la métaphore de la baleine qui est entrée dans mes livres à partir du roman Mrs Haroy ou la Mémoire de la baleine, paru en 1993. J’y décris la migration de la baleine de la terre ferme vers la mer. Et suis donc amené à évoquer les transformations que ce mammifère a dû opérer sur lui-même pour pouvoir vivre dans son nouvel environnement aquatique : ses pattes qui, par exemple, sont devenues des nageoires. Voilà un mouvement d’effaçonnement : la baleine a effacé ses pattes et façonné ses nageoires. C’est un mouvement simultané. Tout en effaçant, elle a façonné. Et c’est la mer qui le lui a dicté. Mais, dans tous ses effaçonnements, elle en a oublié un, essentiel, celui du poumon. Non seulement elle l’a gardé ; elle l’a même perfectionné. Au départ elle ne pouvait sans doute rester, comme les autres mammifères, que quelques secondes sous l’eau, puis quelques minutes, et aujourd’hui, elle tient plus d’une demi-heure avant de refaire surface et venir respirer l’air qui est la mémoire de son long séjour terrestre.

13En tant qu’écrivain, je me suis alors posé la question, pourquoi la baleine avait gardé ce poumon si encombrant. Et ma réponse, toujours en tant qu’écrivain, est que, finalement, elle n’a pas voulu sacrifier, dans son effaçonnement, ce qui était essentiel dans sa vie d’avant. « Effaçonner » signifie donc « effacer » et « façonner », à condition que poumonne dans le nouveau ce qui se trouvait dans l’ancien. C’est ce que fait généralement un migrant : il est prêt à s’adapter, en s’effaçonnant, au nouvel univers qui l’entoure, mais il y a des choses qu’il ne veut pas sacrifier et qu’il conserve précieusement, même si elles sont encombrantes. Je me suis alors demandé ce qui, pour moi, enfant de la migration, était la chose a garder absolument. Et j’ai conclu que c’était la langue d’avant, l’italienne, qui en moi poumonnait, me disant que le français n’était qu’une langue d’emprunt, un leurre.

14Cela a donné naissance au concept de « langue baleine ». Tout comme la baleine finit par ressembler, après ses effaçonnements, aux poissons avec lesquels elle vit dans l’eau, ma langue d’écriture a fini par ressembler au français. Voilà ce que l’on voit dans mes livres. Ce que l’on ne voit pas, ni en regardant la baleine, c’est que c’est le poumon de la langue d’avant qui respire dans la langue française et lui donne vie. Il y a donc langue dans la langue. Ainsi, par exemple, dans le mot français « pelle » (l’outil de travail de mon grand-père paternel dans les mines du Luxembourg) respire le mot italien pelle qui, lui, signifie « peau ». De dedans il effaçonne le sens de la pelle française en renvoyant à une métaphorisation nouvelle. Il permet aussi, puisque ce grand-père-là est mort d’un accident du travail, de raconter à lui seul qu’il a laissé sa peau en maniant la pelle. Et si je dis que ma langue me vient de l’eau, c’est parce que c’est la baleine qui me l’a donnée…

3 « L’Océan entre les deux »

15Le titre de ce troisième temps est une citation du roman Leonardo, paru en 2019 (Portante, Leonardo 288). Il correspond à une troisième manifestation de l’eau dans l’œuvre de Jean Portante, à savoir géographique : l’eau, sous forme d’un océan, est ce qui sépare des êtres, mais aussi l’espace que l’on traverse de part et d’autre au cours d’une vie. Dans Leonardo, le protagoniste éponyme est ainsi « Pris dans le flux des événements qu’il était. Dans les vagues d’une mer qui, au lieu de l’engloutir, le rejetaient sur la côte des origines. » (Portante, Leonardo 255)

16Leonardo, tout comme le roman qui lui précède, L’Architecture des temps instables (2015), instaure une nouvelle métaphore poétique, après celle la langue baleine : celle du tremblement, en référence au tremblement de terre de l’Aquila.

17

18Quelle est la traversée qui s’opère dans ce roman et que signifie, pour les personnages, de se retrouver « rejet[és] sur la côte des origines » ?

19Jean Portante : Dans Leonardo, deux frères jumeaux se séparent : Antonio émigre vers le nord, au Luxembourg, et Lorenzo aux États-Unis, traversant donc l’Atlantique. Les deux, symétriquement, referont leur vie, se marieront, auront des enfants, bref, s’adaptent (comme la baleine), après bien des difficultés (leur séparation s’est faite un peu avant la Première Guerre mondiale) à leur nouvel environnement. Cela fonctionne jusqu’au moment où l’Histoire, celle « avec une grande hache », comme dirait Perec, vient frapper à la porte, et chamboule leurs petits malheurs. L’Histoire, c’est-à-dire la Deuxième Guerre mondiale. Le Luxembourg est envahi par les Nazis, et les jeunes Luxembourgeois sont enrôlés de force dans la Wehrmacht, tandis que les Italiens sont envoyés servir dans les armées de Mussolini.

20C’est ainsi que Leonardo, le fils d’Antonio, retourne en Italie, un pays qu’il ne connaît guère. Les États-Unis entrent aussi en guerre, et Alberto, le fils de Lorenzo, s’embarque, lui, pour la Tunisie d’abord et participe ensuite au débarquement de la Sicile en 1943. Voilà pour le « flux des événements ». Ces deux enfants de la migration sont, tous deux, « rejetés sur la côte des origines ». Et sont devenus des ennemis qui se font face sur un front qui aurait été tout autre si leurs pères n’avaient pas émigré. Ils réalisent ainsi, de manière forcée, l’impossible retour au pays. Et la tragédie peut commencer.

21Mais toute cette histoire est racontée par la troisième génération qui sait très peu de choses de l’histoire familiale et qui part donc à la recherche de points de repères. Cela les conduira, eux aussi, vers la terre des origines, au moment du tremblement de terre de l’Aquila…

22

23Le nom de cette terre des origines, secouée par le tremblement, l’« Aquila », semble faire référence à l’aigle, mais l’auteur s’accroche à une autre signification, par le truchement d’un des personnages de Leonardo :

C’est l’eau qui en est la cause, dit énigmatiquement Matteo, pas l’aigle. Une supercherie l’aigle, un conte de fées de vieux historiens rêvant de grandeur nourrissant des ragots populaires qui ont la dent plus dure que la vérité, lui a expliqué l’historien dont il ne retrouve pas le nom. C’est l’eau, voudrait-il continuer, mais un grondement sourd, comme si un orage éclatait sans que rien ne l’annonce, ou qu’un train de marchandises chargé à craquer ébranlait des rails s’enfonçant tout près dans les ténèbres, ou qu’un lourd bloc de béton s’écrasait sur le sol devant l’hôtel, le stoppe net. (Portante, Leonardo 342)

24Le grondement qui interrompt les personnages au moment même où est censée être révélée l’origine aquatique du nom de l’Aquila n’est autre que le tremblement de terre qui frappe la région et qui vient également bouleverser l’écriture. C’est donc dans un autre recueil de textes en prose, L’Aquila, toujours en 2015, que Jean Portante reprend cette méprise étymologique, avec la révision sémantique qui lui importe :

longtemps j’ai cru – et l’ai fait croire autour de moi – que l’aquila venait de l’aigle. Il devait en être ainsi. Aquila c’est aigle en italien. N’importe quel enfant italien le sait. J’étais un de ces enfants. L’aigle était alors, mais je l’ignorais encore, mon albatros. Mon empereur de l’azur avec ses ailes de géant. J’avais cinq, puis six ans. On était en 1955, puis en 1956. (Portante, L’Aquila 16, 17)

25Si l’aigle représente la grandeur nationale, symbole endossé avec zèle par Mussolini, le narrateur de L’Aquila est à l’écoute d’une autre voix, érigée en contre-récit : à la splendeur du jour s’oppose l’intimité de la nuit, à la fanfaronnade des hommes l’activité silencieuse des femmes, à l’emblème ailé les deux femmes nues de la Fontana Luminosa au bout du Corso Vittorio Emmanuele II à l’Aquila :

soudain les deux femmes, la cruche sur les épaules, devenaient les nymphes de la mémoire. Les jets lumineux qui sur elles tombaient les métamorphosaient. C’étaient elles qui alors parlaient le mieux de la ville. L’eau versée, dans laquelle se reflétait comme un arc-en-ciel le spectre de toutes les lumières, rappelait alors à qui l’aurait oublié que c’est à elle, à elle seule, à l’eau, que l’aquila devait son nom. Mais c’était un monument de la nuit qui parlait. Qui parlait comme parlent les rêves. Et se taisait quand, le jour revenu, les blasons redevenaient visibles sur les façades de la ville et qu’à leur tour ils se mettaient à parler. Aujourd’hui, cela me convient. Il y a l’histoire du jour et celle de la nuit. Il y a l’aigle et l’eau. A quoi bon faire taire les légendes. (Portante, L’Aquila 33)

26La lettre a de l’aigle et de l’eau se trouvant « tout au début de l’alphabet » (Portante, L’Aquila 17) et subséquemment au commencement du travail scriptural, l’eau acquiert une dimension originelle : comme la langue baleine qui « poumonne » au fond de l’écriture, l’eau est à la source – elle est même la source – de la terre, de la vie et de l’écriture. L’eau géographique – la Méditerranée dans Mrs Haroy et l’Atlantique dans Leonardo – rejette les personnages sur la terre des origines, comme une deuxième naissance. La métaphore est filée biologiquement, tout être naissant de l’eau, comme le montre le roman Leonardo à propos des origines du mythe familial du personnage de Tony Jr. qui est décrit comme « flottant comme un poisson rouge dans le liquide amniotique de la poche des eaux de sa mère. » (Portante, Leonardo 121)

4 Les naufragés

27À l’autre extrémité d’une vie se trouvent la mort et le naufrage. Si dans l’œuvre de Jean Portante tout vient de l’eau, tout y retourne aussi. Tout s’y dilue, finalité essentielle de l’écriture même, comme nous l’avons exposé au début de notre contribution. La mer est donc aussi tombeau, cimetière – cimetière marin qui fait écho au cimetière terrestre du grand-père du narrateur de Mrs Haroy ou la Mémoire de la baleine qui meurt enfoui dans une mine au Luxembourg (Portante, Mrs Haroy 39). Il convient d’ailleurs de remarquer que toute opposition binaire, comme celle entre l’eau et la terre, n’est généralement que peu opérante dans l’œuvre de Jean Portante : les deux éléments, milieux ou espaces ne sont jamais traversés de manière isolée – ni diégétiquement ni poétiquement –, au point qu’ils se mélangent ou se reflètent constamment l’un dans l’autre.

28La mort et la mer sont dès lors au cœur de notre dernière partie qui nous fait découvrir le dernier roman de Jean Portante s’intitulant Une dernière fois, la Méditerranée. De manière narrativisée, l’auteur nous présente la figure mythologique de Palinuro à travers un dialogue entre deux personnages à bord d’un bateau portant le même nom :

Le matelot infirmier, Giacomo, s’était assis sur la banquette en bois qui longeait la dunette, et après avoir ajusté une couverture sur les genoux du dottore, il était devenu fort loquace, il en connaissait un rayon sur l’histoire du Palinuro. Le dottore savait-il qu’avant de devenir un navire-école de la marine italienne, le trois-mâts avait été un morutier ? […]
À un certain moment, pendant que Giacomo énumérait les noms des cordages – les drisses, les écoutes, la balancine, etc. –, le dottore, gavé par la leçon de navigation, l’avait interrompu et lui avait demandé « Et sais-tu qui est Palinuro ? »
– Bien sûr, c’est le bonhomme de la figure de proue de notre bateau.
– Et ?
– Euh, comment et ? Ah, vous voulez que je vous le décrive, dottore, eh bien il est doré, tient dans ses mains un morceau de timon, je crois aussi qu’il a… Ah, je sais, c’est un navigateur italien.
– Presque, mais d’où vient-il ?
– Boh, je ne sais pas, il était déjà là quand je suis monté à bord pour la première fois.
– Alors, jeune homme, je pense que le moment est venu de t’apprendre à mon tour quelque chose. Ce n’est pas un hasard si notre expédition a choisi ce bateau-ci. La coïncidence était trop belle. Un voilier qui porte le même nom que le pilote qui tenait la barre…
– On dit barreur, dottore…
– …que le barreur d’Énée qui a guidé la petite flotte troyenne à travers la Méditerranée. À l’approche de l’Italie, il est tombé à la mer pendant la nuit et personne ne s’en est aperçu.
– Ça n’arriverait pas au nôtre…
– Je l’espère. Le voilà donc dans l’eau, le pauvre Palinuro, mais un vent opportun l’a poussé vers la côte italienne, où se trouve aujourd’hui un village, pas loin de Salerne, qui s’appelle… ?
– Palinuro, dottore !
– Bravo jeune homme. Mais hélas, l’histoire n’est pas finie. Le pauvre Palinuro, tout épuisé qu’il était, et à peine recraché par les vagues, a été capturé par les habitants de la région qui l’ont roué de coups, tué et rejeté à la mer.
Les mots du dottore s’étaient essoufflés dans une quinte de toux.
Giacomo, à la répartie pourtant prompte, avait attendu qu’elle passe, mais après cela ils avaient gardé tous les deux le silence, peut-être pensaient-ils à la même chose, je veux dire : à ces réfugiés que l’Italie ne voulait plus sur son sol, empêchant les bateaux qui les sauvaient de la noyade d’entrer dans ses ports. « Palinuro, c’est nous », pourraient-ils dire, tout comme Caproni a écrit « Énée, c’est moi, c’est nous » dans un article paru en 1949 après qu’il eut découvert la statue d’Énée sur la place Bandiera à Gênes : Énée avec son père sur les épaules, et Ascagne qu’il a pris par la main, comme dans la plupart des représentations du héros ou presque, quand il n’est pas avec Didon ou aux enfers avec la Sybille.

Pour quelle raison Virgile fait-il mourir Palinuro si près du but ?
J’ai trouvé la réponse dans l’essai de mon père sur les femmes de L’Énéide. Il y évoque un pacte entre Vénus et Neptune, avec, derrière, tirant les ficelles, la déesse Junon. Cette dernière a vu d’un mauvais œil Énée quitter Carthage et Didon, et veut le punir, elle n’a pas non plus oublié l’affront du Troyen Pâris qui, dans le concours de beauté du mont Ida, lui a préféré Aphrodite, la mère d’Énée, la jalousie la consume, la vengeance aussi – Virgile parle du « pesant courroux de Junon ». Elle a pour cela des raisons, allez, géopolitiques. En somme, si Énée parvient à fonder Rome, elle pressent que cet empire va non seulement mettre à genoux Carthage, sa cité adorée, mais en finir également avec la domination grecque en Méditerranée. Voilà pourquoi, dans l’épisode précédent, elle a fait en sorte que les Troyennes incendient en grande partie la flotte d’Énée, ce dernier n’arrivant à sauver que quatre bateaux, grâce à l’entremise de Jupiter, c’était à Drépane. C’est alors qu’entre en scène Vénus : la mère d’Énée va voir Neptune, le dieu de la mer, des fleuves et de la navigation, pour le conjurer de ne pas permettre aux flots d’avaler son fils. Étant donné que les dieux ne concèdent jamais rien sans contrepartie, Neptune ne promet mer sereine à Énée qu’à la condition qu’un de ses compagnons soit sacrifié.
« Un seul aura pour beaucoup d’autres payé de sa tête. »
C’est sur Palinuro qu’il jette son dévolu. (Portante, Une dernière fois, la Méditerranée 61-62)

29Et l’auteur de nous parler de ce livre et en particulier de ses protagonistes « naufragés » :

30

31Jean Portante : Une dernière fois, la Méditerranée contient trois types de naufragés. Il y a d’abord les naufragés mythologiques : Énée et les siens qui, après que leur ville, Troie, a été détruite par les Grecs conduits par Ulysse, doivent prendre la fuite et errer à travers la Méditerranée. Leurs bateaux subiront plus d’un naufrage avant d’arriver en Italie. Le personnage de Palinuro, le timonier d’Énée, en est la métaphore la plus parlante. Lui ne fait pas naufrage à proprement parler. Mais il tend les bras aux naufragés d’aujourd’hui, ces migrants fuyant guerres, despotes et famines, qui traversent au risque de leur vie la Méditerranée, la transformant en cimetière marin. Palinuro est, écrit Virgile dans L’Énéide, un sacrifié des dieux, mais lorsqu’il atteint la côte italienne, après avoir été précipité dans les flots par Hypnos, ce sont les habitants qui le refoulent et le tuent. C’est l’Italie actuelle, à Lampedusa et ailleurs, où un Salvini, pour des raisons populistes, interdit aux réfugiés venant de l’autre côté de débarquer sur les côtes italiennes. Voilà donc le deuxième type de naufragés du roman.

32Mais il y en a un troisième et c’est un des personnages principaux du livre qui l’incarne, à savoir le professeur Rossi, qui fait à son tour une traversée de la Méditerranée pour reconstituer, sur le bien-nommé trois-mâts Palinuro, le trajet qu’avant lui a fait Énée. Rossi est plutôt un naufragé de l’existence qui, en fin de vie, alors qu’il est atteint d’un cancer incurable et après plus d’un détour, ressent le besoin de rentrer à ce que Virgile appelle « l’antique mère », c’est-à-dire son Italie natale. Mais, tout comme Palinuro, le timonier, il n’arrivera pas à bon port : il mourra en route et sera enseveli par les flots de la Méditerranée, rejoignant par là tous les naufragés de tous les temps. On pourrait ajouter, à cette dernière catégorie, Claude, le fils du professeur Rossi, parti, comme un Télémaque des temps modernes, à la rencontre de son père, et arrivant trop tard.

33

34Dans le contexte de l’œuvre, la question cruciale que pose ainsi Une dernière fois, la Méditerranée est comment la réécriture mythologique – Ulysse colonisateur puis errant faisant place au réfugié Énée – rencontre la réécriture autofictionnelle. Une fois de plus, l’auteur fournit les clés de lecture dans un bel incipit romanesque sous-titré « Une couronne de mots » :

Avoir un père liquide versé dans une bouteille, est-ce suffisant pour devenir écrivain ? Probablement pas, mais ça peut aider. Je veux dire : je crois que le gène de l’écriture a dû rôder depuis ma naissance, et même avant, dans l’ADN de notre famille. Mon oncle paternel a écrit une flopée de romans, et de la poésie, mon père, lui, est mythologue, spécialiste de Virgile. Était.
Nous l’avons inhumé il y a six mois, au début d’août 2019, à l’ombre du cénotaphe de Palinuro, le nautonier mythologique de L’Énéide. Enfin, ce n’est pas vraiment lui que nous avons enterré, nous avons enfoui sous terre, sans curé ni rien, une bouteille remplie d’eau salée, et en avons même gardé, ma mère et moi, quelques gouttes pour nous, dans une fiole. Jadis on y versait ses larmes. Nous y avons fait couler mon père.
Son corps, lui, s’est liquéfié au fond de la Méditerranée, au milieu du canal de Sicile, à moins que les poissons passant dans les parages n’en aient fait leur festin. La Méditerranée a été pendant toute sa vie son espace d’investigation, son « merritoire de recherche » comme il avait l’habitude de l’écrire dans ses essais, et Palinuro, le timonier d’Énée, son guide, englouti comme lui par la mer.
Afin d’avoir quelque chose à enterrer, ma mère a eu l’idée d’aller à peu près à l’endroit où son cadavre a disparu dans les flots pour y puiser un demi-litre d’eau de mer.
Mon père ne sera jamais poussière.
Ni cendres.
Il est devenu eau.
Eau de Méditerranée.
Cela m’a étonné que ma mère ait pensé à faire cela, ce n’est pas dans son genre. Vivant, elle l’avait envoyé paître, du jour au lendemain elle l’avait viré de la maison, l’expulsant également de ma vie à moi, je n’avais pas encore sept ans. Mais les circonstances de l’existence l’ont conduite à se raviser, c’est une longue histoire.
Ma mère a versé mon père dans une bouteille, pour un livre, c’est un bon début. Contrairement à mon oncle romancier, je n’ai pas trop à inventer, je n’ai qu’à combler des vides là où le vrai ne suffit pas. La Méditerranée est vraie, l’eau salée est vraie, le cénotaphe de Palinuro est vrai, on peut le visiter, dans les environs du village et d’un cap qui portent son nom, en Campanie, dans le Sud de l’Italie.
Quant à mon père, vivant il a plutôt fait figure de fantôme.
Et l’eau n’y est pour rien.
Je ne le cache pas : longtemps j’ai tenté de me rapprocher de lui, à petites doses d’abord, puis, lorsqu’après des lustres d’absence, je me suis enfin senti prêt à aller sonner à sa porte, il était trop tard. Devant la bouteille d’eau de mer enveloppée dans un linceul blanc que ma mère a glissée délicatement, comme s’il s’agissait d’un enfant mort-né, dans le trou qu’à l’aide d’une pelle j’avais creusé dans la terre, je n’ai su verser aucune larme. Le chantage n’est jamais loin quand on pleure en public.
J’ai rebouché le trou et suis devenu écrivain.
Une couronne de mots vaut mille torrents de larmes.
Ce que j’ignorais cependant, au moment de commencer ce livre, c’est que chercher le père signifie avant tout trouver le fils. (Portante, Une dernière fois, la Méditerranée, 7-8)

35

36Le texte (re)place la Méditerranée au cœur de l’œuvre, non seulement en tant que zone géographique à traverser latéralement et longitudinalement, mais dans toute sa profondeur : profondeur à la fois mystique et mythologique, ainsi qu’abysse dans lequel se perdent les humains, par leurs corps et par leurs histoires. C’est ainsi que ce dernier roman et en particulier l’extrait liminaire cité lient, dans sa dimension intime, psychopoétique, la disparition du père à la naissance de l’écrivain, et, dans une perspective culturelle, les voyages mythologiques aux naufrages tragiques de l’actualité.

Sources

  1. Portante, Jean. Mrs Haroy ou la Mémoire de la baleine. Echternach/Montréal/Bordeaux : Phi/XYZ/Le Castor astral, 1999.
  2. Portante, Jean. Le Travail de la baleine. Differdange : Phi, 2014.
  3. Portante, Jean. L’Architecture des temps instables. Differdange : Phi, 2015.
  4. Portante, Jean et David Hébert. L’Aquila. Montreuil-sur-Brèche : Éd. Des Vanneaux, 2015.
  5. Portante, Jean. Leonardo. Soleuvre : Phi, 2019.
  6. Portante, Jean Une dernière fois, la Méditerranée. Belvaux : Phi, 2022.
  7. Thiltges, Sébastian. « Lecture zoopoétique de l’œuvre de Jean Portante ». In Jean Portante. Le Travail de l’écriture ou la Mémoire à l’œuvre. Éd. Jeanne E. Glesener et Tonia Raus. Luxembourg/Mersch : Centre national de littérature, 2019. 104-123.

Annotate

Previous
CC BY-SA 4.0
Powered by Manifold Scholarship. Learn more at
Opens in new tab or windowmanifoldapp.org