Le liquide et l’effroi
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1Deleuze et Guattari estimaient que la surface maritime était un espace lisse, son archétype même. Cette affirmation eût été quelque peu hâtive, si les deux philosophes ne s’étaient empressés d’ajouter que la mer était un « problème très spécial ». Pour quelle raison ? « Car la mer est l’espace lisse par excellence, et pourtant celui qui s’est trouvé le plus tôt confronté aux exigences d’un striage de plus en plus strict » (Deleuze et Guattari, Mille Plateaux 598). En effet, à l’époque moderne, lato sensu, la mer s’est couverte de lignes de démarcation horizontales et verticales conformes à une logique géopolitique dictée par la fascination des stries.
2Ces lignes étaient d’abord verticales. Elles étaient le fruit d’une patiente observation du ciel, des étoiles, des astres et, dans une bonne mesure, d’une relation avec des divinités tantôt propices, tantôt adverses. De l’Odyssée aux Lusiades, les épopées sont pleines de noms et d’échos de discussion entre navigateurs, dieux et déesses. Ce n’est que plus tard que les lignes devinrent horizontales et qu’elles prirent une forme cartographique. La Chine, représentée par son principal découvreur transocéanique, Xheng He, eut tôt fait de le comprendre, avant de choisir le repli. Il fallut en Europe attendre quelques décennies supplémentaires, au XVe siècle, pour que la révolution se complète. C’est alors que le point prit toute sa signification. Il servit à établir des coordonnées stables, à la croisée des latitudes et des longitudes.
3Précisons que l’un des compagnons les plus fidèles du marin, à savoir l’horizon, n’a été nommé que fort tard, entre la fin du Moyen Âge et le XVIe siècle. Ces considérations ne sont pas dénuées d’importance, car, comme le soulignent Deleuze et Guattari, « un dimensionnel s’est instauré de plus en plus, qui se subordonnait le directionnel ou se superposait à lui » (Deleuze et Guattari, Mille Plateaux 599). Ainsi notera-t-on que les premiers voyages maritimes grecs n’étaient pas dimensionnels mais directionnels, au sens deleuzien du terme. Autrement dit, les pilotes ne s’appuyaient pas sur des cartes mentales englobantes, comme ils tendent à le faire aujourd’hui, mais apprenaient par cœur de longues listes de toponymes renvoyant aux repères naturels, aux obstacles, aux ports où les navires pourraient faire relâche. On trouve un recours à ce procédé dans les périégèses, des espèces de guides de voyage avant la lettre. Comme l’a écrit Christian Jacob à propos de la Périégèse de Denys d’Alexandrie : « Le monde habité se réduit ainsi à une litanie de noms propres, comptine à mémoriser et à réciter, itinéraire à parcourir par la voix et à suivre à l’oreille, sur le rythme régulier, métronomique, des “pieds” de la poésie » (Jacob 12). Des lignes combinées unissaient une géographie primordiale à la forme du poème, sous l’égide des muses. Il n’y avait pas encore de clivage net entre le récit et la chose, entre la représentation et la nature de son lien au référent. Quant à la mer, elle n’était rassurante que dans son union avec les rivages. La navigation hauturière inspirait une angoisse métaphysique. Ce n’est qu’après avoir commencé à la maîtriser, que l’on est passé à une nouvelle lecture. Deleuze et Guattari écrivent : « C’est dans la navigation hauturière que s’est fait le striage des mers » (Mille Plateaux 598). Il a fallu du temps pour que la surface englobante prenne le dessus sur le point isolé, transformant la masse liquide en un vaste territoire ou en l’image d’un territoire, une extension, toujours encore dans le vocabulaire de Deleuze et de Guattari.
4Or dans territoire il y a terre. Dans nos esprits inquiets toujours en quête de certitudes, l’extension se doit de renvoyer à quelque chose de solide, la terre, quand bien même elle est essentiellement liquide comme la mer. Au fil des navigations au long cours, le globe terrestre s’est transformé pour les Européens en un globe terraqué. Le solide et le liquide ont commencé à entretenir des liens, sur le plan des représentations culturelles humaines. Le clivage entre les éléments était moins net. À vrai dire, la corrélation entre solide et liquide est depuis toujours dans la nature. Les chimistes nous apprennent aujourd’hui qu’à certaines températures extrêmes le sodium ou le potassium se comportent simultanément comme des solides et comme des liquides (Mayer). Ouvrons une brève parenthèse. Les expériences qui confirment cette proximité sont récentes, mais le vocabulaire que nous utilisons connaît une histoire qui, elle, est archaïque et fourmille d’indications surprenantes. Ainsi le proto-indo-européen *gel- (balle, boule) a donné gleba (glaeba) et globus. Le solide et, par conséquent, le terrestre, domine dans les deux cas, mais la « glèbe » comme le « globe » dénotent aussi le liquide. La « glèbe » est à la fois une terre grasse et aquatique et le terrain emblématique du « terroir ».
5La surface de l’eau est lisse aux yeux d’un observateur lointain, dont le regard est surplombant. C’est par exemple le regard du cartographe, qui réduit le monde à une échelle qui l’en-globe. Le cartographe donne de l’eau des mers et des océans une représentation qui, comme toute représentation, est abstraite. Qui plus est, même le bleu qui inonde les cartes du monde est parsemé de lignes et soumis à des codes en tous genres. Sommes-nous seulement capables de percevoir la réalité des choses, d’observer la surface de près, voire de la traverser ? Faut-il pour cela vivre une crise ? tenter de survivre au ras des flots, comme Luis Alejandro Velasco, dans Récit d’un naufragé (1955, 1970), le roman-reportage de Gabriel García Márquez ? Passé par-dessus bord, puis ballotté au fond d’un canot de sauvetage, entièrement privé de vivres et d’eau, perdu dans la mer des Caraïbes entre la fin février et le début du mois de mars 1955, désorienté et impuissant, le marin Velasco était à l’affût des moindres nuances de l’eau, sa température, sa couleur, la forme et la consistance des vagues. Quel qu’il soit, le changement est bon à prendre lorsqu’on est aux prises avec un néant appelé à vous broyer. Pour Velasco, tout signe avant-coureur pouvait annoncer la fin de l’emprise aquatique et l’éventualité d’un retour au solide après dix jours de dénutrition et de déshydratation. Le naufragé et le cartographe – un océan les sépare.
6Quant à être capables de percevoir la réalité des choses, nous le sommes. Encore faut-il s’efforcer de franchir la limite des simplifications abusives. Il n’est du reste pas qu’une perception superficielle de la mer. La mer est un volume et c’est dans sa dimension volumétrique que sa dynamique se manifeste le mieux. Pour les océanologues, le liquide est en mouvement permanent et ce mouvement est l’un des plus difficiles à décrypter. Je n’ai aucune connaissance en la matière, mais après avoir lu Flotsametrics and the Floating World (2009) de Curtis Ebbesmeyer et Eric Scigliano, j’ai tout de même appris qu’outre les courants dominants il existe des gyres subpolaires et plus souvent subtropicaux. Pour mieux illustrer leur propos, Ebbesmeyer et Scigliano évoquent le grand motif du « message dans une bouteille », allant jusqu’à faire de Poe, auteur en 1833 de Manuscrit trouvé dans une bouteille (MS. Found in a Bottle), un précurseur de l’océanographie moderne. La bouteille à la mer semble dériver, mais bien entendu, elle est soumise aux courants dominants. On notera que, dans Flotsametrics, les auteurs reportent leur attention sur des objets autrement inattendus que des bouteilles de verre : par exemple, la « flottille » (Ebbesmeyer et Scigliano 78) de canards, de grenouilles et de tortues en plastique échouée sur une plage de l’Alaska en 1992 ou, mieux encore, des Nike qui, deux ans plus tôt, après une tempête, avaient traversé une partie de l’océan Pacifique, entre la Corée et la Californie. Les chaussures gauches et les chaussures droites avaient légèrement dévié. Chaque détail compte !
7Pour expliciter la force des courants et l’omniprésence des gyres, on retiendra la splendide image de Deleuze et de Guattari, celle des cohortes de langoustes déambulant au fond de l’eau. Leur marche laborieuse contraste avec l’apparente immobilité de la surface des flots, trace une ligne de fuite céleste et illustre aux yeux des deux penseurs le principe de déterritorialisation. L’eau, l’air et la terre nouent ici une liaison secrète mais vitale.
8Il est un autre exemple de cette situation, peut-être le plus extrême de toutes. Il combine une méditation sur le solide et le liquide, sur le lisse et le strié, sur le mobile et l’immobile. Il nous a été livré par Per Olof Sundman, dans Ingenjör Andrées luftfärd (1967), roman publié en traduction chez Gallimard en 1970 sous le titre Le Voyage de l’ingénieur Andrée. Il m’est arrivé à plusieurs reprises déjà d’évoquer ce livre extraordinaire, que Jan Troell transposa à l’écran. L’ingénieur Salomon August Andrée était un explorateur polaire qui, en 1897, s’était proposé de rejoindre le pôle Nord en ballon avec deux compagnons, Nils Strindberg et Knut Frænkel. Aucun d’eux n’avait prévu que leur aéronef, Örnen, L’Aigle, se couvrirait de glace et s’échouerait sur la banquise. Au terme de l’atterrissage forcé les trois hommes gardèrent leur calme : ils regagneraient la côte à pied. L’entreprise était concevable, mais ils commirent une nouvelle erreur, fatale : tandis qu’ils se frayaient un chemin à travers les glaces de Vitö, l’« île Blanche », le sol qui semblait les soutenir dérivait en sens inverse. La calotte de glace ne recouvrait pas la terre ferme ; c’était une vaste plaque soumise aux courants marins. Ils l’apprirent à leur dépens, alors qu’ils étaient déjà épuisés. En définitive, ils furent victime de la nature liquide d’un environnement qu’ils avaient perçu comme solide. On retrouva leurs dépouilles après trente-trois ans, en juillet 1930. Cette histoire est vraie. Une autre histoire est vraie. Per Olof Sundman fut élu au parlement suédois deux ans après la parution du Voyage de l’ingénieur Andrée. Son mandat pour le parti centriste se prolongea une décennie durant. Il mourut paisiblement en 1992. C’est alors que l’on découvrit – ou, plus exactement, que l’on fit enfin savoir – qu’il avait été un membre actif de l’organisation Nordisk Ungdom, les Jeunesses hitlériennes suédoises, dissoute en 1950 seulement (voir Svensson).
9La conjonction entre les histoires d’Andrée et de Sundman ouvre un article de l’académicienne suédoise Lotta Lotass : « Toute l’œuvre littéraire de Per Olof Sundman est parcourue par une veine énigmatique et insaisissable ; quelque chose d’inavoué semble constamment affleurer sous la surface et ce quelque chose confère aux textes une tension singulière, sombre et intense » (Lotass, « Genom Per Olof Sundmans hela författarskap går ett stråk av gåtfullhet, av ovetbarhet. Något fördolt, något oupptäckt tycks ständigt vänta under ytan och detta något ger åt texterna en säregen, mörk och intensiv spanning »). La surface et les profondeurs, le solide et le liquide, ne concordent pas toujours. Quant à Sundman, il avait livré une métaphore cryptique de son propre parcours.
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10Deleuze et Guattari ont souvent raison, mais il est un point sur lequel ils ont particulièrement raison : dans l’imaginaire collectif, les mers restent l’espace par excellence, celui qui résiste à l’emprise véritable, celui qu’il est si difficile de domestiquer, de transformer en lieu. La littérature le démontre en permanence. L’extrême contemporain artistique en fait autant, avec une facilité d’exposition déconcertante. En l’occurrence, deux artistes latino-américains me viennent aussitôt à l’esprit, dont j’ai eu l’occasion de parler dans La Cage des méridiens et dans Atlas des égarements. Peut-être sont-ce les deux artistes qui nourrissent le plus souvent mes réflexions. L’un est argentin : il s’agit de Jorge Macchi ; l’autre est Francis Alÿs, qui est à la fois belge (d’Anvers) et mexicain (de Mexico). L’un et l’autre ont parfaitement illustré à quel point était labile, dans une perspective humaine, la transformation en lieu de l’espace maritime. Car il faut bien le dire : l’Océan a beau être strié, il reste essentiellement lisse pour les esprits libres et hostiles aux lignes de démarcation en tous genres. Je vais être bref, car il est inutile de gloser longuement sur ce que l’image explicite d’emblée. « Le poids des mots, le choc des images »… Lorsqu’il s’agit de montrer l’eau et ce que l’homme essaie d’en faire, le célèbre slogan journalistique n’a rien perdu de son actualité.
11En 1997, Francis Alÿs est invité à exposer à l’Insite Festival de San Diego. Pour ce faire, il lui faut traverser la frontière entre Tijuana et la Californie états-unienne. Il s’y refuse. Il préfère « ramer », dans tous les sens du terme, comme le feraient tant de citoyens et de citoyennes mexicaines dépourvus du droit de passage, du sésame qui leur ouvrirait les portes de ce qu’ils prennent peut-être à tort pour un paradis ou la garantie d’un mieux-être. Il va alors « ramer », mais dans les airs, prendre l’avion, une succession d’avions : tous ses émoluments seront investis dans cette opération. Au terme du périple, il atterrit à Anchorage, en Alaska. De là, il redescend sur San Diego par le Nord – ce qui est infiniment plus facile que de franchir quelques kilomètres par le Sud, entre Tijuana et la métropole californienne. Cette démarche lui inspire l’œuvre qu’il exposera, une carte postale, avec un recto et un verso.
12Sur le recto, la carte postale se mue en une carte géographique : elle met bout à bout les nombreuses escales d’une odyssée aussi absurde que les frileux barrages qui entravent la libre circulation des personnes, de part et d’autre des frontières. Pour Alÿs, il s’agit du loop, de la « boucle », qui pourrait aussi bien être une image en boucle de notre vision abstraite du monde. On ne voit pas l’eau ; elle est estompée. Sa présence apparaît en creux, par opposition aux formes grisâtres des terres émergées. Ce que l’on discerne le mieux, ce sont les lignes qui quadrillent la planète. Les stries, omniprésentes. Le verso prend de la couleur. Il montre une mer bleue dont la surface est à peine ridée par des vaguelettes qui investissent tout le chemin qui mène à l’horizon. De lignes, il n’en est plus, sauf – justement – celle de l’horizon, qui demeure certes relative au point de vue humain, mais qui n’en est pas prisonnière. Après tout, l’horizon point partout et nulle part. Une légende bilingue (anglais-espagnol) figure au bas de la photographie. Elle explique le choix du trajet d’Alÿs, tout en précisant, sobrement moqueuse : « Le projet restera libre de toute implication critique au-delà du simple déplacement physique de l’artiste ». Cette seconde lecture est politique ; la première était poétique. Sont-elles incompatibles ? Plusieurs performances de l’artiste s’accompagnent du constat suivant : « Sometimes doing something poetic can become political and sometimes doing something political can become poetic ».
13Le lisse, le strié, le liquide, le solide, l’espace, le lieu… Que de complications pour dire que « l’eau c’est de l’eau ». Un simple pléonasme ? Un pléonasme, peut-être. Formellement oui, en tout cas. Mais simple ? Rien n’est moins sûr car il se pourrait qu’il fût autrement intelligent que toutes les arguties interprétatives du genre humain en quête perpétuelle de limitations politiques, d’entraves au champ de l’imaginaire, de restrictions à l’étendue du poétique. En 2010, Alÿs s’est livré à l’une de ses performances les plus significatives, qui s’est traduite par l’élaboration d’une vidéo d’une minute et vingt secondes à peine. De fait elle aurait pu être plus brève encore : le geste poétique est concis. On voit un homme – Alÿs lui-même – en train de puiser de l’eau à l’aide d’un seau de couleur rouge. On apprend que l’artiste se trouve au bord de la mer Noire, à Trabzon, en Turquie. La plage est caillouteuse. À quelques encablures, des cargos sont amarrés. On a l’impression que c’est l’aube ou le petit matin. Les images défilent. Au bout de quelques secondes, on aperçoit à nouveau la longue silhouette dégingandée de l’artiste, pieds nus dans l’eau. Ce pourrait être la même plage que précédemment. C’est le soir. On voit toujours encore des cailloux, mais aussi du sable et des algues. Un seul navire se détache à l’arrière-plan, mais l’angle de la prise de vue diffère un peu. Toujours le seau de couleur rouge. Vide, désormais. Nous savons cependant que le lieu a changé : nous sommes désormais à Aqaba, en Jordanie. À la mer Noire a succédé la mer Rouge. Entre la Turquie et la Jordanie, les frontières et les zones de conflit abondent. Mais l’eau, c’est toujours encore de l’eau. Sa forme ne change pas, sa couleur ou son absence de couleur non plus. Ce qui change, c’est sa dénomination (sa symbolique chromatique), les modalités de son striage, c’est tout. Peut-être que son degré de salinité change quelque peu. Il faut reconnaître que sans légendes, les deux photogrammes renverraient à une même réalité planétaire – la réalité de la nature, qui n’a cure de découpages factices et qui n’est décidément pas le monopole de l’homme.
14Géographiquement, à l’échelle latino-américaine, l’Argentin Jorge Macchi se situe aux antipodes de Francis Alÿs. Pour lui, ce n’est plus le voisinage écrasant des États-Unis qui laisse son empreinte sur le paysage mental, mais le poids que le monde exerce sur lui, là-bas, tout en bas, à l’extrémité méridionale du Cône Sud. Le poids des terres, mais aussi l’énormité des océans. Et Macchi d’imaginer une planète qui se liquéfierait intégralement, un globe qui ne serait plus terraqué, mais qui conserverait simplement le souvenir des continents de jadis. Le solide liquide de l’élément aquatique trouve ici un sens nouveau, passablement énigmatique. Est-ce simplement la représentation symbolique de la planète qui se bleuit ou alors se recouvre-t-elle d’eau et les territoires ne laisseraient qu’un souvenir destiné à s’effacer un jour ? Il est difficile de répondre. Le globe de Macchi est ouvert à toutes les interprétations, mais il semble renouer avec les représentations qui associaient le liquide et l’effroi. Il y a quelques années, dans La Cage des méridiens, j’avais consacré une brève étude aux mappemondes aquatiques de l’artiste. Je m’étais même livré à un petit calcul pour savoir s’il était possible d’envisager une lecture en 3D de Blue Planet, dans la transparence liquide du globe, mais il ne fut guère concluant. La cartographie de Macchi est aussi fluide que les océans dont elle souligne l’absolue suprématie.
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15Le liquide a de tout temps suscité l’effroi. Après tout, le premier récit grec aux échos modernes, l’Odyssée, rend compte du rapport terrifiant qui unit l’homme aux eaux profondes de la Méditerranée.
16« Fendre les flots » est une expression moins galvaudée qu’il n’y paraît. Fendre les flots, c’est faire béer le monde, défier les dieux, tempérer la territorialité des terres. Fendre les flots, c’est rompre l’équilibre du monde connu. Ce fut longtemps un symbole d’hubris, le plus éclatant de tous, sans doute. En effet, si déjà le terroir, lieu a priori familier, frayait philologiquement avec la terreur, qu’en aurait-il été de la mer, si infiniment plus redoutable ? Sénèque donne une idée de cette angoisse ontologique dans sa Médée, qui, à peu de choses près, annonce la peur des lendemains incontrôlables. On se souvient de Jason, de ses Argonautes et de leur entrée dans cette mer Noire dont Francis Alÿs puiserait un jour quelques litres d’eau dans un seau. Aux yeux de Sénèque, l’audace des Grecs n’avait d’égale que celle de Phaéton qui, guidant mal le char du Soleil, manqua d’embraser la terre et qui fut foudroyé par Zeus. Jason traite de pair à compagnon avec Phaéton. Il fend les eaux, comme l’autre a fendu les airs. Et le chœur de la tragédie de rappeler le sort des Argonautes, qui « ont expié par un cruel trépas leur viol des lois de la mer » (Sénèque 69). Et de dissuader Jason de poursuivre l’aventure : « Il n’a jamais coûté cher à personne de suivre un chemin connu : emprunte les routes sûres tracées par ceux qui t’ont précédé et, dans ton impétuosité, ne va pas briser les lois sacro-saintes de l’univers » (Sénèque 69). L’élément liquide attente à toute vision conservatrice et, partant, rassurante, du cosmos.
17Dans la littérature de nombreux siècles qui suivirent, le dosage entre sauvegarde et ouverture continua d’être testé. Dante a exposé au chant 26 de son Enfer le sort qui échut en partage à Ulysse et à son équipage. Dans sa version à lui, les Grecs franchirent les colonnes d’Hercule avant de sombrer sous l’action de Dieu aux abords du Purgatoire et de sa montagne sacrée. Les dieux grecs se résumaient dorénavant à un seul dieu, mais le châtiment se perpétuait à l’identique : on ne modifiera point l’ordre du monde en fendant les flots afin de contourner les lois divines. Pour faire bouger les lignes, il fallut attendre Camões et ses Lusiades, en particulier l’épisode où Vasco de Gama franchit sans coup férir le futur cap de Bonne-Espérance faisant ainsi verser des larmes de pierre au monstre Adamastor, qui l’incarnait. On s’arrachait enfin à la vindicte divine. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, le rapport à la divinité et à l’immensité des mers avait évolué ; il en allait comme si la dédramatisation du liquide correspondait à une moindre peur du divin. La modernité occidentale trouvait là ses prémices.
18Homère, Sénèque, Dante, Camões, ou les effrois de l’eau et des ténèbres1. Au XXe siècle, un autre auteur s’est rajouté à cet inventaire prestigieux : Primo Levi. Alors que l’obsession territoriale avait basculé dans le délire nazi, l’ouverture sur les océans constituait un soulagement. Dans Si c’est un homme, Auschwitz subsume une apocalypse foncièrement tellurienne. Pour Levi, seul le vol de l’imaginaire pouvait contrecarrer la perspective du désespoir. C’est alors, comme chacun sait, que le futur écrivain se résolut à revisiter de mémoire la lecture dantesque de l’Odyssée à la faveur de discrets échanges avec un déporté alsacien lui-même soucieux de braver ses tortionnaires en apprenant l’italien. L’eau traîtresse de l’Odyssée est devenue moins effrayante que ce que Dante pouvait imaginer de pire. Pourtant l’imagination infernale de Dante paraissait illimitée.
19Et au XXIe siècle, le nôtre ? Comme l’a si bien compris Georges Didi-Huberman, dans Essayer voir (2014), un essai consacré au « lieu malgré soi », le lieu se déploie désormais entre le déchiffré et le déchiré. Voilà ce qu’il écrit : « La raison, l’art, la poésie ne nous aident sans doute pas à déchiffrer le lieu d’où ils ont été bannis. Mais ils nous demeurent nécessaires, et même vitaux, pour les déchirer, pour nous rappeler que les lieux totalitaires, aussi efficaces soient-ils, ne feront jamais disparaître tout à fait cette “parcelle d’humanité” – comme disait Hannah Arendt – qui en interrompra l’œuvre de destruction, si modestement, si lacunairement que ce soit » (Didi-Huberman 10). Il est à noter que trois ans après avoir publié ces lignes, Didi-Huberman, en compagnie de la poétesse Niki Giannari, a consacré tout un essai aux migrants et au camp d’Idomeni : Passer, quoi qu’il en coûte (2017). C’est à eux qu’il appartient aujourd’hui de déchirer l’étendue liquide sans toujours parvenir à déchiffrer leur odyssée, qui est subie comme toutes les odyssées. Au fil des siècles, face à la mer, on n’a jamais cessé d’expérimenter le sens profond de cette dualité extrême entre le déchiré – ou le fendu, comme le furent les flots – et le déchiffré, dont la cartographie et l’océanographie, chacune à sa manière, espèrent rendre compte, sans être totalitaires pour autant ! La mer demeure la quintessence des effrois et des espoirs de l’humanité.
20Pour conclure tout à fait, j’évoquerai une œuvre de street art rencontrée sur un mur de Strasbourg. Elle est signée Les Braves Gens, un duo de grapheurs alsaciens composé de Mesk1 et de QMRK (Question Mark). Un détail de la fresque, qui a été réalisée en 2019, montre Ulysse et ses compagnons face aux sirènes.
21Il s’agit en réalité d’un pastiche d’Ulysses and the Sirens (1891) du peintre préraphaélite John William Waterhouse, qui lui-même s’était inspiré au British Museum d’un vase grec du Ve siècle avant notre ère. Les angoisses d’Ulysse traversent les âges, mais il est vrai que la fresque des Braves Gens constitue une exception dans le panorama du street art, comme s’il n’était plus nécessaire d’actualiser les repères classiques, car le contemporain offre ses propres références. J’ai commencé mon intervention en citant Deleuze et Guattari. Le travail des grapheurs strasbourgeois me rappelle un autre passage des deux penseurs : « Il y a, à tel moment, un monde calme et reposant. Surgit soudain un visage effrayé qui regarde quelque chose hors champ. Autrui n’apparaît ici ni comme un sujet ni comme un objet, mais, ce qui est très différent, comme un monde possible, comme la possibilité d’un monde effrayant. Ce monde possible n’est pas réel, ou ne l’est pas encore, et pourtant il n’en existe pas moins : c’est un exprimé qui n’existe que dans son expression, le visage ou un équivalent du visage. Autrui, c’est d’abord un monde possible » (Deleuze et Guattari, Philosophie 22). Il conviendrait, me semble-t-il, que ce monde possible converge dans un futur où la part d’effroi s’atténuerait. Osera-t-on invoquer l’espoir ?
Sources
- Deleuze, Gilles et Félix Guattari. Capitalisme et schizophrénie 2. Mille Plateaux. Paris : Minuit, « Critique », 1980.
- Deleuze, Gilles et Félix Guattari. Qu’est-ce que la philosophie ? Paris : Minuit, « Critique », 1991.
- Didi-Huberman, Georges. Essayer voir. Paris : Minuit, 2014.
- Ebbesmeyer, Curtis et Eric Scigliano. Flotasametrics and the Floating World. New York : Harper Paperback, 2010 [2009].
- Jacob, Christian. La Description de la terre habitée de Denys d’Alexandrie ou la leçon de géographie. Paris : Albin Michel, 1990.
- Lotass, Lotta. « “Jag är minst av allt ingenjör”. Om Per Olof Sundmans arktiska arbeten ». Litteraturbanken. 2010. http://litteraturbanken.se/#!/forfattare/SundmanPO/presentation [consulté le 7 juillet 2021].
- Mayer, Nathalie. « Un nouveau matériau, liquide et solide à la fois », Futura Sciences. 14 avril 2019. https://www.futura-sciences.com/sciences/actualites/physique-nouveau-materiau-liquide-solide-fois-57862/ [consulté le 30 juin 2021].
- Ransmayr, Christoph. Die Schrecken des Eises und der Finsternis. 1984. Les Effrois de la glace et des ténèbres. Trad. Régine Mathieu. Paris : Maren Sell, 1991.
- Sénèque, Médée. Trad. Charles Guittard. Paris : Flammarion, « GF », 1997.
- Svensson, Per. Frostviken: ett reportage om Per Olof Sundman, nazismen och tigandet [Frostviken : un reportage sur Per Olof Sundman, le nazisme et le mutisme]. Stockholm : Bonnier, 1998.
18Il s’agit d’un clin d’œil à Christoph Ransmayr et à son très beau roman Les Effrois de la glace et des ténèbres.