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Les mots aiment bien faire trempette : Les mots aiment bien faire trempette : Hommage aquatique à Matthieu Messagier

Les mots aiment bien faire trempette 
Les mots aiment bien faire trempette : Hommage aquatique à Matthieu Messagier
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Notes

table of contents
  1. Book Cover
  2. Title Page
  3. Editorial
  4. Les mots aiment bien faire trempette : Hommage aquatique à Matthieu Messagier

Les mots aiment bien faire trempette : 
Hommage aquatique à Matthieu Messagier

Simon-Gabriel Bonnot

1Ces quelques poèmes visent à rendre hommage à Matthieu Messagier, disparu en 2021. Lui rendre hommage, non seulement en tant que poète, mais en sa qualité d’homme, pour qui la « vie vécue » était intrahissable, par le simple fait qu’on la vit dans tous ses états, jusqu’à ‒ peut-être ‒ la rejoindre en son point le plus intense ‒ qui serait l’absence même de poésie.

2Matthieu Messagier (19 juillet 1949 – 1er juin 2021), était le fils de Jean Messagier, représentant de la tendance abstraite de l’École de Paris, et de Marcelle Baumann, céramiste. Il publie, en 1971, le Manifeste électrique aux paupières de jupes, accompagné notamment de Michel Bulteau et Zéno Bianu. Son œuvre ne cessera de croître avec les années, s’enrichissant de plusieurs dizaines de livres, publiés entre autres chez J.-J. Pauvert, Fata Morgana, le Castor Astral, ou encore Flammarion. Cloué dans un fauteuil par une maladie neuro-dégénérative, le poète fixera le pivot de son travail, ou plutôt son centre rayonnant, à travers cette assignation à résidence dans l’immobile. Il publiera notamment, en 1990, chez Christian Bourgois, son œuvre maîtresse Orant, dans laquelle il décrira dans le détail le Pays de Trêlles, « situé » au bord du Doubs, mais sans réelle attache dans le monde ; Pays qui l’entoure et que le poète parcourt au gré de ses poèmes et de ses dessins.

3***

4L’eau martèle des mots sur l’eau, des vocables dociles et indociles qui débordent de la rive et se collent comme du papier d’argent sur la bouche des herbes répétant sans cesse : « Reviens vent aride nous porter des hameaux et de la pierre rouges, des batailles aux environs du soleil, des villes assoiffées qui prient pour la noyade, des vallées où l’on marche la langue comme un racloir sur le ciel » ainsi s’articule-t-elle sur les lèvres de chiendent qui s’affolent et crient quand le vent échancre leur tissu pour voir les seins de la terre pleins d’eau nubile et pensant aux amours, à laisser aux premières lèvres sa virginité pour tourner noire comme le sang, un prisonnier arrive en roulant sur une pente où plus rien ne l’éclaire, il regarde si les sentinelles de la mer ne l’ont pas suivi, réveille à gauche la montagne, dresse à droite un rapide constat de la voie ferrée où une pancarte indique en capitales noires entre deux bandes bleues GARE DE LA HOULE, rien, aucun mouvement, tout est immobile jusqu’au bout du monde, l’homme a soif, il cherche de l’eau de tous ses poils dressés, de ses paupières vibrantes, il sent que l’eau le cherche et qu’elle le désire, un froissement l’aiguille à la croisée du chemin

5***

Fig. 1 : Simon-Gabriel Bonnot, Le Train de Mer, 2021. Œuvre réalisée sur support numérique.
Fig. 1 : Simon-Gabriel Bonnot, Le Train de Mer, 2021. Œuvre réalisée sur support numérique.

D’un tout-bleu profond,
prose morte où l’eau finit
sa caresse,
les tenanciers
de visages délabrés
se réfèrent aux formes connues
du banal illisible,
méprisant le tissage
d’épiphanies.
Un escalier plein de monde
mène à la mer
où des bras secouent
les chromos de peau
tatouée
qu’ils plaquent sur le ciel
comme un mur osseux
de galerie
que l’on tend
de crépuscules.

Les opus de l’eau vive
lavent les cribles
du vieux grain,
rincent les paupières
du van
toutes piquées d’ivraie :
en aval
un glacier
vend
des sorbets d’aurores
que l’on mange
dans la coupe
parfaite
du fjord.

Fig. 2 : Simon-Gabriel Bonnot, Sorbets d'aurores, 2021. Œuvre réalisée sur support numérique. 
Fig. 2 : Simon-Gabriel Bonnot, Sorbets d'aurores, 2021. Œuvre réalisée sur support numérique. 

6***

Toutes les nuits je dois mettre une lune blanche sur la langue de l’eau.

7***

L’eau cherche sa destination dans les buissons cardinaux,
elle suit son itinéraire dans les varices du silex.
Je dis « mer », et la marée déborde de mes lèvres,
creuse le jour comme une poitrine blanche : je parle le Déluge.

8***

Je propose ici
comme partout ailleurs
une infusion d’impressions
diverses,
de désolations constantes
déroulées
selon le méandre
de l’eau qui tâtonne
dans le barnum
des paysages.

Fig. 3 : Simon-Gabriel Bonnot, Le Barnum des paysages, 2021. Œuvre réalisée sur support numérique.
Fig. 3 : Simon-Gabriel Bonnot, Le Barnum des paysages, 2021. Œuvre réalisée sur support numérique.

Dire perpétuellement
l’obscénité
d’avoir soif dans le naufrage
ne nous renseigne pas
sur la douceur
des vagues qui se bousculent
ni sur le livre du noyé
dont les psaumes
sont un jardin d’algues.

9***

Trêlles, bien sûr, n’a pas d’obsessions linéaires
qui ne conduise des eaux tortueuses vers les cavernes ;
son linéament, ses alluvions, ses petites capitales de farine,
le sorgho cérébral protégé par le marais des méninges,
les deux tentures mentales faites d’héraldiques d’eau-de-vie
qui s’échappent dans la vérité nucléaire charriée
par le Doubs aux heures sombres et inexcusables
où la petite fenêtre rappelle des chevelures carrées,
des poignées de terre enfoncées dans ce visage
ventral – choses résumantes du centre, rémanences
du bruit des songes quand s’annoncent passages
à volées de mots conducteurs – ô destruction
des capillaires dont les tissages s’enroulent
et se continuent sur l’écheveau girant des ailes
du moulin - - - - - - - - - - -
Tout est bien dans la chambre où pend la venaison
des couleurs ;
des cieux s’exhalent de cent grappes de narines
prises dans la chair oblongue qu’innervent
des estafilades et persille le regret des clairières –
chambre donc en ténèbre, imaginée au silence,
des croix de Saint-André multipliant l’obscurité
au fil du théorème dicté de bouche de chauche-vieille –
chambre en enfance aussi, à toute éléphantesque
rumeur affable, qui ne sourit pas à l’eau galante
où l’on se voit dans sa propre noyade, où les yeux
avivés par un frisson dans le martinet torpide
du saule s’étonnent de festoyer. Il guerroie
deux ondines bourrelles au fard de brochet
sur un faîte de confluences noyées ; envolées
envolantes, le plongeon d’un âge d’ailes
éclaire l’arène où errait le mérou, en quête
d’un diamant composite ou d’un petit
couteau fossile. Le vent des nautiles déchoit
ainsi que spirale dans les fretins de l’eau - - - -
Les rives de la baie se proclament losanges
sursautant sur la bouche de l’horizon – les eaux
usées coulent toujours – une femme perd
ses quatre sangs, dès longtemps ses ombrages
ne laissent plus d’épaves, de salons naufrageant
ni d’amantes anti-lacustres mordant le pied
d’une nageuse rouge – nous n’irons plus trouver
des requins sous les vagues, ne point démordre
de la destruction écumante.

10***

11L’été, des écrans bleus me subjuguent : je n’ai pas assez de temps sur les bras pour m’embarrasser d’encore du vague, de houles réprouvées ; je n’ai plus assez de cœur dans la poitrine ni de cervelle dans la tête, ni de larmes dans les yeux, ni de rien nulle part, pour m’occuper des affaires maritimes où les habitants de hameaux vagabonds naviguent quand ils ont franchi les continents sans bouger de chez eux. C’est la pleine lune : je surveille l’incontinence de mes artères ; je vois la houle qui s’approche, de la lumière blanche sur les lèvres, c’est comme un cercueil ondulant qui se jette à mes pieds. Plus tard je serai un marin de fontaine publique. Certaines baignades nous purifient ; souillé, je marche sur les eaux, je monte l’escalier des tempêtes et je défonce la porte ouverte du paradis : un mot m’est venu un de ces matins, et je l’ai écrit à l’encre bleue sur du papier blanc. Ce mot c’était Liberté : nous le portons tatoué sur le cœur comme une meurtrière. Liberté, noyade ; noyade, plaisirs des sens ; sensualité : une flottaison me tente, mais une flottaison sous surveillance : je ne sache pas que les étoiles sont les yeux crevés de la nuit. Je remue le navire dans ma plaie ‒ il a un visage charmant, je lui souris, ma douleur sourit, mon être rayonne comme un soleil dans la pourriture d’un chromo. Tournerai-je les pages qui ne s’annoncent plus ? L’Océan est-il une pyramide où les noyés dorment comme un peuple de Pharaons ? Je regarde sur les rives, je frotte le ciel avec mes yeux. Un feu s’allume, les naufrages suivent.

12***

Un cœur bat dans la carène

La lune en s’en allant tire la mer
comme un drap aux couleurs retrouvées

Je dors dans le goémon
enfant pâle et las de mendier
ma casquette rongée par le sel
me servait de sébile dans la rousseur des boulevards

Les vagues paissent le ciel

13***

Nous irons sur la mer
sans lassitude et sans navire

Sources

  1. Messagier, Matthieu, Zéno Bianu, Michel Bulteau et al. Manifeste électrique aux paupières de jupes. Paris : Le Soleil noir, 1971.
  2. Messagier, Matthieu. Orant. Paris : Christian Bourgois, 1990.

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