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L’eau, signe d’une conscience malade ou d’un processus de guérison : L’eau, signe d’une conscience malade ou d’un processus de guérison ?Le cas de  Jérôme  de Jean-Pierre Martinet

L’eau, signe d’une conscience malade ou d’un processus de guérison 
L’eau, signe d’une conscience malade ou d’un processus de guérison ?Le cas de  Jérôme  de Jean-Pierre Martinet
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Notes

table of contents
  1. Book Cover
  2. Title Page
  3. Editorial
  4. L’eau, signe d’une conscience malade ou d’un processus de guérison ?Le cas de  Jérôme  de Jean-Pierre Martinet

L’eau, signe d’une conscience malade ou d’un processus de guérison ?
Le cas de Jérôme de Jean-Pierre Martinet

Rym Sellami

1 Introduction

1Jérôme, le second roman de Martinet, est un récit de mémoires post-mortem rédigé par le personnage éponyme, un psychopathe très intelligent, racontant sa prétendue vie antérieure. Le titre du roman, lors de sa première publication en 1978 est Jérôme : (l’enfance de Jérôme Bauche). Il s’agit en effet d’une première indication métatextuelle sur la nature du texte qui se situe sous le signe de l’eau. La vie antérieure du protagoniste s’accorde bien, compte tenu de la première allusion du titre, ainsi que d’autres qui s’accumuleront tout au long du récit, avec la vie d’un enfant dans le ventre de sa mère ; précisément dans le liquide amniotique. D’ailleurs dans son discours, le quadragénaire se décrit comme un « [Jérôme.] Fœtus de quarante-deux ans. » (Martinet 447)

2Si l’eau est le signe marquant de ce récit volumineux, c’est parce que l’eau est un signe de désespoir total : le roman représente le désespoir infini du narrateur-auteur. Jean-Pierre Martinet lui-même déclare à son ami, Alfred Eibel, dans l’une des lettres qui fait partie de la correspondance entre les deux amis, que le principe fondateur de toute littérature est un « désespoir vrai1 ». Gaston Bachelard écrit à propos de l’eau : « L’eau prend la mort en son sein. L’eau rend la mort élémentaire. L’eau meurt avec le mort dans sa substance. L’eau est alors un néant substantiel. On ne peut aller plus loin dans le désespoir. Pour certaines âmes, l’eau est la matière du désespoir. » (Bachelard 125)

3Il est nécessaire, en effet, de mentionner que l’eau est à comprendre à travers sa dimension métaphorique. Notre réflexion sera orientée à partir de deux questionnements : l’eau, dans le roman, est-elle un signe de trouble, ou bien, un signe d’espoir, voire de guérison ?

2 L’eau, signe de trouble

2.1 Les larmes / L’émotion

4Les larmes constituent un détail de valeur dans Jérôme. D’ailleurs, le personnage éponyme conclut, à la fin du chapitre 3, que sa maison pourrait être surnommée « la maison des larmes » (Martinet 120), tellement tout le monde y pleure : la mère Bauche, le voisin Cloret, et Jérôme Bauche lui-même. La maison des larmes pourrait être interprétée aussi comme le récit des larmes : le personnage principal raconte l’histoire de tous ceux qui pleurent, comme lui. Tous sont unis par un destin tragique.

5Les larmes reflètent donc une réalité pathétique. La souffrance – liée à un malaise existentiel –, ainsi que la sensibilité exacerbée des personnages, incitent aux larmes. L’association du désir de pleurer avec le désir sexuel révèle une liaison étroite entre les deux attitudes chez Jérôme Bauche. La matière lacrymale est conditionnée par la manifestation de la pulsion sexuelle. L’eau stimule l’état instinctif de l’homme : « Tout avait commencé par cette odeur de gaufrettes, excessives, enivrante, et cette envie irrésistible qu’elle me donnait de pleurer et de saisir en même temps violemment ma queue à deux mains pour me branler. » (Martinet 64)

6L’une des raisons de pleurer dans le roman est aussi la colère ou la rage du protagoniste, surtout quand les larmes sont rattachées au rire. Larmes et rire associés, représentent le paroxysme de la colère et de la crise, deux signes contradictoires qui se mélangent dans l’univers horrifique d’angoisse. L’attitude du voisin provoque la colère du personnage, qui déclare dans son for intérieur : « C’était à pleurer de rage » (Martinet 67).

7Jérôme Bauche passe à l’acte et tue violemment Cloret, en manifestant une furie sadique : « En allant chercher dans le tiroir du buffet vendéen le marteau et les clous (ils étaient là, tranquillement cachés sous un vieux morceau de velours rose, attendant de jouer enfin le rôle qui leur était assigné de toute éternité), je pleurais de rire. » (Martinet 120) Donc, les larmes de la rage apparaissent, en deux moments successifs et distincts, ayant un rapport de causalité : la première réaction non réalisée, mais verbalisée, à l’intérieur du protagoniste, préparera la deuxième, réalisée et verbalisée.

8Un autre argument important justifie l’attitude lacrymale de Jérôme Bauche : son état d’enfant éternel. D’abord annoncée à travers le titre initial du roman, l’idée des larmes faciles chez l’enfant plutôt que l’adulte se vérifie dans le roman, par plusieurs indices : Jérôme pleure pour des raisons futiles parfois. Ainsi, l’utilisation du verbe « pleurnicher », à plusieurs reprises, rend compte de l’attitude infantile de Jérôme : « À pleurnicher parce que rien ne venait, parce que je n’arrivais pas à poser mon visage contre le con de Polly quand elle sortait de l’école » (Martinet 64) ; « Je me suis mis à pleurnicher en rassemblant à grand-peine les noix qui avaient roulé sur le plancher » (Martinet 66-67). À la moindre contrariété, il pleure comme un enfant. Jérôme ne semble pas être le seul enfant de ce roman écrit sous le signe de l’enfance éternelle. Cloret aussi pleure à la manière des enfants : « [Cloret] pleurnichait toujours. » (Martinet 32)

9Par ailleurs, une autre hypothèse pourrait s’ajouter aux raisons des pleurs : Jérôme est en réalité un homme surdoué et très intelligent. Il feint de pleurnicher parce qu’il trouve un plaisir à se montrer tel un idiot. Les larmes révèlent une mimêsis au sein de la mimêsis : Jérôme se comporte comme un acteur de théâtre : « J’ai éclaté de rire en fermant le verrou de sûreté. Tandis que je dégringolais […] les escaliers, les larmes me coulaient dans les yeux, et, dans la rue, devant les arbres nains, plus ridicules que jamais dans leur cage minuscule, je riais encore. » (Martinet 394)

2.2 Les eaux sales

10La ville de Paris représente dans le roman un corps monstrueux d’où éclatent les eaux sales : des égouts, des corps, ou de la nature. En associant les larmes à la sueur et au sperme, elles pourraient par analogie signifier l’abjection : « S’écrasant dévalant la pente se bousculant et s’enfonçant lentement pour finir dans les marécages dans la pauvre terre gorgée de foutre de larmes de sueur cette terre d’esclaves dont pas un seul n’avait laissé une trace dans la mémoire des hommes. » (Martinet 395) Partout où il s’aventure, Jérôme ne retrouve qu’un espace dégageant puanteur et dégoût :

Au dernier sous-sol, les couples se tortillaient comme des vers coupés en morceaux sur la terre gluante, fraîchement retournée. L’odeur âcre de l’urine, mélangée à celle, vaguement écœurante, du foutre, me montait à la gorge, et j’ai eu envie d’achever, un à un, à coups de pied toutes ces larves qui se contorsionnaient en gémissant et en grognant. (Martinet 347)

11Les eaux sales représentent dans l’œuvre de Martinet un intérieur troublé par les émotions et surtout par un vécu douloureux. L’eau sale représente l’horreur du dedans : Jérôme Bauche humilié par sa mère est terrifié par le risque de castration. Le personnage ressent un complexe à cause de la petite taille de son pénis et l’absence de poils dans ses parties intimes. Jérôme s’aventure dans un Paris étrange, où les eaux sont toutes une matière abjecte (rappelons l’image de l’homme fœtus, qui devrait pour sortir au monde vivre l’expérience de plusieurs mois dans des eaux maternelles). Il s’agit donc d’une matière symbolique des eaux maternelles, de la ligne à franchir vers les eaux propres. Julia Kristeva évoque cette idée des eaux abjectes liées à la maternité et mentionne que pour franchir le tabou maternel définitivement il faut affronter les eaux sales :

Urine, sang, sperme, excrément viennent alors rassurer un sujet en manque de son « propre ». L’abjection de ces flux de l’intérieur devient soudain le seul « objet » du désir sexuel – un véritable « ab-ject » où l’homme, apeuré, franchit l’horreur des entrailles maternelles et, dans cette immersion qui lui évite le face à face avec un autre, s’épargne le risque de la castration. […] L’abjection lui tient alors lieu d’autre, […] [et]transforme l’abject en lieu de l’Autre. (Kristeva 65)

12D’ailleurs pour consolider cette idée selon laquelle ces eaux sales représentent le tabou maternel nous relevons une scène clé au chapitre 2 du roman : il s’agit de l’épisode où, pour se venger de sa mère qui ne cesse de le rabaisser, Jérôme Bauche décide de déposer son sperme dans un yaourt pour faire manger le contenu du yaourt à sa mère ivre :

[…] j’ai décapsulé un pot de yaourt à la framboise et j’ai commencé à me branler. […] alors mon foutre a giclé, gluant, inutile, presque froid déjà, désespérément identique à ce qu’il serait toujours, même après ma mort (car j’ai toujours eu la conviction que, même dans mon cercueil, il m’arriverait de temps en temps d’avoir une petite érection), la substance même de Jérôme Bauche, sa laideur, sa solitude, réduites à quelques gouttes blanchâtres et visqueuses, son néant. J’ai remis soigneusement la capsule sur le yaourt, après tout pourquoi la jeter, d’ailleurs mamame aurait la très grande joie d’avoir au dîner, ce soir, un dessert un peu particulier. J’en riais d’avance. Cela me vengerait de sa trahison, car je savais fort bien qu’elle était de mèche avec monsieur Cloret et qu’elle n’avait qu’un seul rêve, qu’elle caressait obstinément depuis des années, ne plus m’avoir à sa charge et se débarrasser une bonne fois pour toutes de moi. […] Eh bien, elle allait voir, la mère Bauche, ce que j’allais en faire, de son monsieur Cloret et, au dessert, tout à l’heure, elle aurait une belle surprise en mangeant son yaourt à la framboise. (Martinet 366)

13Le comportement incestueux du protagoniste pourrait être interprété comme un acte violent dont l’objectif est de franchir les frontières. Ses rapports avec sa mère se caractérisent par une certaine complexité, liée à l’idée d’inceste. Ces rapports compliqués et conflictuels sont représentés dans le récit par un champ lexical de l’eau sale. D’autant plus que Jérôme Bauche est un enfant non désiré, maléfique, qui ressemble à la mort, et qui s’apparente au monde des morts.

Nos rapports étaient fuyants, visqueux. Une énorme supercherie. Quand je mourrais, je me souviendrais de la vie comme d’une méduse d’une taille monstrueuse que l’on effleure avec dégoût, parce qu’il faut bien, et moi aussi je me sentais comme ça, fuyant, visqueux, comme les autres, pas épargné par le désastre universel, oh non, mais flasque, si flasque, avec ma peau flasque, mes paroles flasques, mes histoires vaseuses, la flaccidité de mes pensées, et le dégoût de moi-même, au fond, tout au fond, ces flatulences qui jamais ne parvenaient à l’air libre et m’asphyxiaient lentement. Je me sentais gluant et sombre, comme si le monde dans lequel on m’avait plongé de force. (Martinet 133)

14L’eau sale représente enfin la souffrance de ceux qui n’ont pas de voix : l’image de la terre comparée au ventre qui accouche des mort-nés en dit long. Il s’agit d’une imagerie obsessionnelle relative aux eaux maternelles, mais dotée du sens de la mort, puisqu’il s’agit des sans voix :

La neige fondue était gluante, à l’image de cette ville. Tous les hommes avec leur âme semblable tous les hommes unis par une grande solitude tous les hommes. S’écrasant dévalant la pente se bousculant et s’enfonçant lentement pour finir dans les marécages dans la pauvre terre gorgée de foutre de larmes de sueur cette terre d’esclaves dont pas un seul n’avait laissé une trace dans la mémoire des hommes. Sournoisement en allés mais réclamant vengeance. Solange traînaillant dans le cimetière de Kolokovo. Attendant quoi ? Que les cercueils émergent enfin, mêlés à la boue, comme un nouveau-né au placenta de sa mère ? (Martinet 395-96)

15L’imaginaire de l’eau trouble s’accorde avec l’aspect horrifique du roman. Néanmoins, une idée discrète d’un certain espoir traverse le texte. L’eau pourrait être également, et d’une manière contradictoire à son aspect sombre, une eau salvatrice, qui assure le passage d’un monde menaçant et répulsif à un monde rassurant relié à la conscience.

3 L’eau, signe d’espoir / de guérison : la trajectoire de la « baleine blanche »

16L’eau pourrait se charger du sens positif de l’espoir quand elle est liée à l’idée d’une certaine libération et à l’idée d’un voyage initiatique. Jérôme Bauche est surnommé par les habitants du quartier et ceux qui le connaissent en général « la baleine blanche » en raison de son physique titanesque. Le surnom ne se limite pas en effet au physique énorme du protagoniste. Il nous donne à voir un personnage symbolique presque aquatique qui parcourt le texte comme un énorme cachalot traverse l’Océan.

17La traversée du personnage s’effectue dans un univers aquatique en raison de l’abondance des métaphores de l’eau dans le texte. Le déplacement dans l’espace est chargé d’une connotation liée à l’eau :

Le retour de mamame ! Comme cet événement banal se revêtait d’une solennité inhabituelle ! … C’était bien elle, oui, la mère Bauche, il n’y avait plus le moindre doute, bien elle, personne d’autre hélas, la canne cognant contre les marches vermoulues avec un bruit sourd, les jambes gorgées de pastis se traînant péniblement, raclant le fond de la mer, personne d’autre, mais elle, oh oui, la nageuse morte. (Martinet 81)

18Le monde dans lequel évoluent tous les personnages de ce roman est aquatique. La mère de Jérôme multiplie dans son discours la métaphore filée de l’eau : « À cause d’être vieille, on en profite, même lui. Nom d’un chien, c’est pas joli joli toute cette histoire. Faut pas avoir l’odorat très fin. Même les vieux crabes finissent par vous prendre le dessus. » (Martinet 131) L’eau fonctionne comme un moyen de transition d’une action à une autre. L’itinéraire du protagoniste est aussi marqué par des arrêts relatifs à l’eau. L’idée d’obstacle apparaît à travers un hiver dur et des transports maritimes refusant de reprendre la mer ; mais ce n’est qu’un blocage provisoire selon certains habitants de la ville avant que la traversée ne se poursuive, révélant la force du personnage et sa volonté d’atteindre le bout de son voyage :

En tout cas, depuis hier soir, il y avait des troubles dans la capitale, des signes avant-coureurs d’un grand bouleversement. Les baleinières refusaient de reprendre la mer. Les trains restaient au port. Sous le ciel noir gorgé de neige la vie suspendue l’attente immobile. Le sol se lézardait. Les murs étaient parcourus de tremblements imperceptibles. […] Certains voyaient, dans la mystérieuse réapparition de l’hiver, un présage : l’ancien monde n’allait pas tarder à s’écrouler. Le recul du printemps n’était que provisoire : la belle saison reviendrait, et, cette fois, elle s’installerait pour toujours. (Martinet 407-8)

19L’eau valorise en effet la force du personnage et sa volonté de retrouver l’objet de son désir en représentant l’obstacle en tant qu’ennemi redoutable. Le rude hiver à travers la neige est personnifié en un monstre menaçant l’amoureux. Jérôme affronte la neige et ne semble pas plier devant ce temps. Il continue son chemin avec plus d’énergie à la recherche de Paulina :

À Saint-Cloud, je boirai un petit alcool pour me remonter, et je resterai assis un bon moment, bien au chaud, histoire de reprendre mes forces. La neige me coulait dans le cou, me rentrait dans la bouche, les narines, les yeux. Par moments, j’avais l’impression d’étouffer. La neige m’insultait. Visiblement, elle cherchait à m’humilier. J’ai frappé les flocons de mes deux poings fermés, aveuglément, comme on boxe un ennemi invisible. (Martinet 414)

20Jérôme Bauche est représenté à travers l’image de la baleine blanche mais aussi du chasseur de la baleine blanche. L’image du prédateur révèle son acharnement et sa résistance devant la force destructrice de l’eau, tout en se comparant à d’autres personnages qui n’ont pas résisté à la tempête de la mer :

Quand les vents hurleurs du Cap se déchaînent, mieux vaut recommander son âme à Dieu. Mamame n’avait pas résisté : les flocons d’écume avaient beau lui gifler le visage, elle ne réagissait plus. Quant à monsieur Cloret, il avait été éliminé très vite, bien avant de s’être mesuré à la tempête : c’était une petite nature, je m’en doutais depuis longtemps, il n’aurait même jamais dû embarquer. Moi seul veillais : je demeurais obstinément sur le gaillard d’avant, malgré les bourrasques de grésil, les cils presque gelés, comme un cadavre raidi par le froid que l’on a arraché à son linceul pour lui faire affronter l’horreur de la nuit. À quoi bon m’exhiber ainsi ? Qu’attendait-on de moi ? Que je fasse des miracles ? Que je harponne enfin, après des années de chasse acharnée, la baleine blanche ? Allons donc, ce n’était pas encore le moment de livrer mon dernier combat, même si certains m’y encourageaient (peut-être, en secret, rêvaient-ils d’un dénouement plus rapide) : demain, je mettrais le cap sur Darovima, et rien ne pourrait entraver ma route, pas même un typhon. (Martinet 382)

21Pour exprimer son irritation vis-à-vis de son voisin Cloret, Jérôme imagine une scène où l’eau qui explose est le signe de la colère qui déborde. L’eau sert donc à représenter l’émotion et à la projeter au dehors. L’eau est utile dans la mesure où elle libère la colère :

J’éprouvais la sensation frustrante d’assister à une prestation à moitié ratée d’un cabotin de troisième ordre dans un théâtre désert. Malgré tous mes efforts, j’ai fini par éclater de rire. Le barrage a craqué. Monsieur Cloret gesticulait comme un forcené pour ne pas être englouti. Sa tête émergeait à grand-peine, mais, chaque fois qu’elle apparaissait, je m’arrangeais pour l’enfoncer de nouveau dans l’eau. À père crétin fils débile, me répétais-je tout en appliquant soigneusement la paume de ma main sur le sommet du crâne de monsieur Cloret dès qu’il émergeait. (Martinet 41)

22Elle est l’équivalent d’un voyage initiatique menant à une certaine vérité. Jérôme Bauche quitte son appartement après avoir commis deux crimes. Il part à la recherche de sa bien-aimée, une collégienne qui mène une vie légère, en multipliant les relations et les fugues en dehors de l’école. L’aventure du personnage ressemble à une descente en enfer. Il rencontre des prostituées, des clochards, des individus étranges, et il multiplie entre-temps les crimes et les malentendus avant de retrouver Polly sa bien-aimée en train de flirter avec un homme âgé dans la rue. Il tue l’homme et Polly après, traîne son cadavre en retournant à son appartement où il l’éventre et décide d’avaler son intérieur.

23Dans la dernière scène du roman, le protagoniste goûte au sang de sa bien-aimé. Son geste symbolise un moment d’unité avec Polly. Un moment de possession totale. En la tuant, Jérôme élimine enfin le désir qui le tue – il compare Polly d’ailleurs à un cancer : « Au fond maintenant, je n’étais plus sûr que Polly existât […] Elle n’était que le cancer dont je mourrais. » (Martinet 311) – et se réapproprie la femme désirée : « Seul comptait Paulina et le désir fou de la voir morte. Tout entière à moi enfin. Peut-être alors ma douleur s’apaiserait-elle. » (Martinet 408)

24Enfin, l’eau fonctionne comme un élément symbolique de la constitution d’un être humain qui, d’une simple goutte de sperme, pourrait devenir un être solide. En effet, le récit progresse à la façon d’une eau en métamorphose. L’eau coulante se transforme en eau solide sous la forme de la neige. Ainsi la « la neige des derniers jours » (Martinet 320-21) constitue la forme finale d’un personnage fœtus en formation pour devenir un homme.

25La voix de Jérôme qui parvient au lecteur à travers ses mémoires est le garant de sa survie et de son arrivée au monde non pas en mort-né comme les gens de la ville, mais en homme dont le rire de la scène finale est le signe du triomphe.

4 Conclusion

26L’imaginaire « martinetien » est dominé par l’aspect troublant de l’eau, même si la signification d’une eau salvatrice se manifeste, en filigrane, à travers le texte. Le caractère sombre de l’eau s’accorde avec la nature horrifique du récit. Il représente la peur qui accable le sujet, et plus précisément le frisson d’horreur, cultivé dans toute l’œuvre du romancier. L’idée de l’angoisse rattachée à l’eau troublée révèle, d’une part, les profondeurs mystérieuses du marginal et, d’autre part, les mondes parallèles qui pourraient coexister à la réalité concrète de l’individu.

27Les eaux sales représentent dans le texte de Martinet un espace tabou – l’interdiction provient du fait qu’il soit un lieu invisible, inaccessible à l’autre, parce qu’il s’agit de l’intérieur du sujet. Ce lieu devient franchissable par la parole du marginal, qui projette sa vision dans un dehors textuel. Ainsi l’espace du dedans, dangereux et répugnant, mérite l’attention du lecteur, car il est le lieu expérimental d’une intériorité qui se construit à partir de la déconstruction des limites de la pensée.

28L’ambiguïté – une manière de représenter les eaux sales dans le récit – marque tout le roman. D’abord, au niveau de l’histoire de Jérôme Bauche – est-il un mort qui raconte sa vie à partir de l’au-delà comme il prétend l’être ou est-il, encore, un prisonnier quelque part dans une cellule écrivant ses mémoires, en confondant son état d’incarcéré et un état de mort ? Ensuite, au niveau du texte, la question de l’autobiographie est souvent brouillée par le discours monologique d’un dérangé mental qui mêle présent et passé.

29La fluidité du discours se justifie par l’absence de transitions textuelles : le lecteur est poussé à reconstruire un schéma de l’histoire à partir de certains indices narratologiques, puisque l’auteur des mémoires ne se soucie d’aucun ordre. Toutefois, cette fluidité n’empêche pas l’apparition d’une eau solide (la neige, par exemple) qui pourrait représenter le paroxysme de la tension, mais aussi l’arrivée à un point ultime (la neige correspond à l’épisode final de l’histoire et aux derniers chapitres du roman).

Fig. 1. Copie d’après Jérôme Bosch, Le Concert dans l’œuf, v. 1561. Huile sur toile, 108,5 x 126,5 cm. Lille : Palais des Beaux-Arts. 
Fig. 1. Copie d’après Jérôme Bosch, Le Concert dans l’œuf, v. 1561. Huile sur toile, 108,5 x 126,5 cm. Lille : Palais des Beaux-Arts. 

30L’analyse de l’eau dans le texte de Martinet, selon une approche symbolique, nous révèle une eau opaque qui s’accorde avec le sens de l’angoisse. Mais le recours à la parodie dévoile le sens de l’absurde qui caractérise le monde du sujet et qui confirme une vérité selon laquelle l’existence repose sur le burlesque. Les paroles d’un autre marginal, Adolphe Marlaud, résument cette vision : « Je parle de drame, mais ce n’est pas le mot qui convient. Il n’y a pas de drame, chez nous, messieurs, ni de tragédie, il n’y a que du burlesque et de l’obscénité. On n’est pas heureux, mais on se marre bien. Jaune, bien sûr, mais enfin. Et puis avouons-le, le malheur fait rire » (Martinet 2012, 47-48)

31Il serait, en effet, utile de rappeler le rôle de l’intertexte de l’univers aquatique et étrange de Jérôme Bauche, à savoir le tableau Le Concert dans l’œuf qui fut longtemps considéré comme un original de Jérôme Bosch (v. 1561). Le rapprochement entre les deux auteurs n’est pas vain, sachant que le personnage lui-même, à un certain moment de son discours, évoque le peintre néerlandais, pour attirer l’attention sur le lien onomastique entre son nom et celui du peintre. Ce clin d’œil intertextuel sert à relier les deux œuvres, par certains aspects communs. Le Concert dans l’œuf de Bosch serait dans ce cas une version antérieure d’un monde fœtal et ridicule, conçu à travers un contexte maternel, à savoir l’œuf et, par analogie, le liquide que contient l’œuf. Et, Jérôme Bauche, le « fœtus de quarante-deux ans », serait à l’image du produit humain burlesque contenu dans l’œuf de l’artiste.

Sources

  1. Bachelard, Gaston. L’Eau et les Rêves. Paris : José Corti, 1942.
  2. Kristeva, Julia. Pouvoirs de l’horreur. Essai sur l’abjection. Paris : Seuil, 1977.
  3. Martinet, Jean-Pierre. Jérôme. Paris : Finitude, 2008.
  4. Martinet, Jean-Pierre. Lettre du 8 septembre 1988. Capharnaüm 2. Jean-Pierre Martinet. Sans illusions.... Paris : Finitude, 2011.
  5. Martinet, Jean-Pierre. La Grande vie. Paris : Arbre vengeur, 2012.
Notes
[1]

2« C’est pas ça la littérature, cette musiquette constipée, sans force, sans désespoir vrai (la seule source créatrice). » (Martinet, Capharnaüm 105)

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