Octave Mirbeau : une représentation littéraire et artistique des eaux au service de l’écriture réfractaire
1Au XIXe siècle, le « désir de rivage » (Corbin 2) se généralise. La mer sert de cadre à de nombreux romans de mœurs réalistes et naturalistes. Elle est aussi une source d’inspiration pour des peintres comme Eugène Boudin et Claude Monet. Le thème marin n’échappe pas non plus aux écrivains fin-de-siècle qui sont considérés comme des auteurs réfractaires. On pense notamment à l’œuvre d’Octave Mirbeau, qui fait la part belle à ce thème lui permettant de mettre au jour l’universelle souffrance, l’écrasement de l’individu et la cruauté de la nature humaine. La mer devient un levier grâce auquel Mirbeau parvient à exercer sa plume réfractaire, celle qui résiste et ne plie pas, celle qui combat, celle qui refuse de se soumettre aux institutions et aux idéologies du moment.
2Seulement, cette combativité, à laquelle la mer participe en tant que motif, semble un paradoxe de prime abord. Mirbeau est avant tout un écrivain qui aime la terre par ses origines percheronnes. Il défend le paysan et sa condition et se passionne pour des sujets tels que l’agronomie. Pour autant, il n’y pas véritablement contradiction, car, au même titre que la terre, la mer est un espace naturel, un décor vers lequel l’auteur peut projeter un ensemble de réflexions sur l’homme et sa nature profonde. Dès lors, terre et mer agissent de concert pour faire passer les messages de Mirbeau.
3La mer apparaît comme une étendue d’eau propice à une contemplation active, car elle sert à brosser le portrait d’une condition humaine à la fois tragique et révoltante. Marqué par l’empreinte de Schopenhauer et de son pessimisme, qui est « d’une noirceur confinant au nihilisme » (Michel, Dictionnaire, « Pessimisme »), Mirbeau ne se limite pas à la représentation émue, sensuelle et toute picturale de la mer. Il préfère entrevoir, derrière l’image d’un décor, la réalité cruelle d’un monde où l’auteur doit « fouailler les vices incurables de l’Homme ». (Castex 289)
4La réflexion morale menée par Mirbeau prend place dans un monde en tension entre sentiment de décadence et discours sur la modernité. Conscient de vivre dans une époque où il y a péril pour l’individu et où l’idée anarchiste fait grand bruit, Mirbeau peut être considéré comme un audacieux qui appartiendrait aisément à la catégorie des écrivains que Jünger qualifie d’« augures des profondeurs du Maëlstrom » (Jünger 16). Par cette formulation, Jünger parle d’auteurs tels que Léon Bloy, autre figure réfractaire fin-de-siècle, à qui l’on doit, entre autres, les Histoires désobligeantes. Ces écrivains, également appelés des séismographes, entrevoient les catastrophes à venir, perçoivent les dangers qui pèsent sur l’individu et sur la marche de l’Histoire. Mirbeau, qui n’est certes pas considéré comme l’un d’eux dans l’ouvrage en question, ne manque pas, pourtant, de nous alerter dans ses écrits sur ces périls présents et à venir. Il représente plus particulièrement celui incarné par le système social et les autorités corrompues qui y prospèrent. L’être humain apparaît alors dans toute son infamie et la mer participe indéniablement au dévoilement de ces turpitudes.
5Pour Mirbeau, explorer et dévoiler la nature humaine n’est ni une question de morale, ni une question politique, mais plutôt une impérieuse nécessité où domine le sentiment que l’individu est oppressé de toutes parts et qu’il faut dénoncer cet asservissement avec force et conviction. On rejoint là le point de vue de Reginald Carr, qui s’intéresse aux récits de Mirbeau et affirme que « [s]es romans […] sont des actes de revanche contre l’autorité et le despotisme sous des formes variées. Il les met en lumière pour montrer leur influence abominable sur l’individu, et pour les accuser d’être responsables des faiblesses humaines dont se nourrissent les forces malveillantes ». (Carr 19) Le motif marin participe à cette mise en lumière du monde contemporain de l’auteur. Et pour nous convaincre, nous lecteurs, Mirbeau cheville sa vision du monde à un style véhément qui joue à la fois sur la volonté de démonstration (logos) et de persuasion (pathos 1 ). De son pittoresque au discours polémique qu’elle permet d’engendrer, sans oublier sa dimension cruelle, la mer n’est pas simplement cette « divinité maritime gigantesque et changeante ». (Mirbeau, Le Matin 1) Elle est surtout le miroir grossissant d’une inhumaine comédie jouée par les Hommes.
1 Le pittoresque de la mer et ses effets poétiques
6La mer est d’abord reliée à l’influence de la peinture impressionniste louée par Mirbeau. Ainsi, au sujet de Monet, l’auteur affirme qu’il a « véritablement inventé la mer, car il est le seul… qui l’ait comprise ainsi et rendue, avec ses changeants aspects, ses rythmes énormes, son mouvement, ses reflets infinis et sans cesse renouvelés… ». (Mirbeau, Gil Blas 2) Dès lors, lorsqu’il s’agit de décrire des paysages maritimes, Mirbeau accorde tout naturellement une attention particulière aux jeux et contrastes de lumière. En 1907, nous retrouvons cette influence dans La 628-E8 où Mirbeau relate l’expérience d’un voyage en automobile où défilent les paysages successifs et emblématiques de la France, de la Belgique, de la Hollande et de l’Allemagne. Dans sa dédicace « à Monsieur Fernand Charron », Mirbeau fait référence aux espaces naturels parmi lesquels figure l’espace marin. Il affirme que « l’automobile nous emporte, de la plaine à la montagne, de la montagne à la mer, à travers des formes infinies, des paysages contrastés, du pittoresque qui se renouvelle sans cesse […] ». (Mirbeau, La 628 39) La nature est un champ des possibles où se déploie l’imagination de l’auteur. La section intitulée « Le port, patrie du peintre » en constitue un exemple remarquable. En effet, ladite section se déroule en Hollande et donne lieu à un ensemble de considérations sur le port, lequel est décrit comme une façade maritime et un espace ouvert à la lumière et à la liberté2. D’après Mirbeau, naître non loin d’un port permet à celui qui le contemple d’englober,
dans un regard, plus de choses d’ici et de là-bas, plus de visages d’ici et de là-bas, plus de vie universelle. À son insu, et comme mécaniquement, le mouvement des barques sur la mer, de la mer contre les jetées, le rythme de la houle, l’entrée des navires dans les bassins, l’oscillation des mâts pressés que relie la courbe molle des cordages, les voiles qui fuient, qui dansent, qui volent, les volutes des fumées, toutes les silhouettes des quais grouillants, lui enseignent, mieux qu’un professeur, l’élégance, la souplesse, la diversité infinie de la forme. Sans le savoir, il emmagasine des sensations multiples (Mirbeau, La 628 218).
7Le spectacle métonymique fonctionne comme une louange de la mer qui est une chance pour l’individu. Véritable source d’inspiration, la mer est un vivier d’images en tous genres permettant de représenter les situations et les personnages à la manière d’un peintre.
8Envisagée sous cet angle, la mer devient un lieu capable de mettre en éveil les sens. Mirbeau recourt à des formules qui attestent de cette volonté de nous faire sentir la mer. Il parle ainsi de « l’odeur de mer » (Mirbeau, La 628 171) et mobilise la comparaison signifiante, notamment au moment de parler d’une jeune femme que l’écrivain observe en disant d’elle qu’il n’a « jamais vu de si beaux cheveux blonds, blonds comme à certains jours, est blonde cette mer si merveilleusement blonde du Nord ». (Mirbeau, La 628 103) La figure rhétorique est au service d’un regard pictural et poétique. Dès lors, l’analogie est une figure symbolique participant à la fabrique textuelle du récit mirbellien.
9Ladite fabrique est aussi le lieu des figures modèles. Ainsi, Dans le ciel, récit enchâssé paru en feuilleton dans L’Écho de Paris en 1892-1893, Mirbeau s’inspire de Vincent Van Gogh pour créer Lucien, figure en adéquation avec le positionnement idéologique de l’écrivain qui adhère désormais à l’idée anarchiste et qui est influencé par la vision pessimiste du monde selon Schopenhauer. Cette disposition d’esprit, nous la retrouvons au moment où Lucien désire regagner Paris et écrit une lettre car il se sent un peu comme un artiste maudit condamné à un Idéal inaccessible se dérobant sans cesse à lui et le conduisant à des visions troublantes :
Ici, seul, j’étouffe. […] Il y a trop de fleurs, trop de plaines, trop de forêts, trop de mers terribles... Et tout cela se confond. Les forêts flottent comme des mers, les mers s’échevellent comme des forêts, et les fleurs m’endorment de leurs poisons. Il se dégage de là, vois-tu, une grande folie, et une grande terreur. (Mirbeau, Ciel 122)
10L’espace décrit est celui du trop-plein, de la confusion et d’une saturation qui conduit à une forme d’enfermement de l’artiste. La réversion prenant pour cadre les « forêts » et la « mer » témoigne d’une circularité aux accents tragiques. La nécessité d’échanger avec le narrateur et de saisir le Beau – quête jugée des plus essentielles – peut évoquer, par transposition, la condition de l’écrivain fin-de-siècle. De fait, Mirbeau avance sur le chemin rocailleux d’un individualisme qui ne va pas sans doute et remise en question, notamment lorsque cela touche à la vie amoureuse tourmentée de l’écrivain.
11À travers la situation de Lucien, on voit que la mer projette l’imaginaire, mais aussi une certaine image de Mirbeau. Une fois encore, La 628-E8 peut illustrer cette approche, puisque le voyage en automobile est l’occasion de mettre au jour une fascination devant les mers changeantes à partir desquelles il fantasme. Mirbeau parle ainsi de « [s]on avidité insatiable des mers inconnues, des paysages de feu et de glace ». (Mirbeau, La 628 156) La mer ouvre sur l’infini d’un paysage qui nous offre des perspectives contemplatives plurielles, lesquelles sont également à l’œuvre dans Le Calvaire en 1886.
12Largement autobiographique, puisqu’il relate la relation tumultueuse de Mirbeau et de Judith Vinmer, ce roman intègre le motif de la mer dans des descriptions emblématiques. Au chapitre IX, alors que Juliette Roux n’est pas venue retrouver le narrateur, celui-ci entame une rêverie aux contours élégiaques où la mer sert de décor :
Hier, la tempête était déchaînée ; aujourd’hui, le vent a molli, mais la mer ne se résigne pas encore au calme. La houle s’avance, s’enfle, roule, monte, secoue ses crinières d’écume tordue, crève en bouillonnement et retombe écrasée, émiettée, sur les galets, avec un formidable cri de colère. […] C’est là que tous les jours je viens… […] Ce n’est pas cependant que ces spectacles m’attendrissent et qu’ils m’impressionnent, que je reçoive de cette nature horrible et charmante une consolation. Cette nature, je la hais ; je hais la mer, je hais le ciel, le nuage qui passe, le vent qui souffle, l’oiseau qui tournoie dans l’air ; je hais tout ce qui m’entoure, et tout ce que je vois, et tout ce que j’entends. Je viens là, par habitude, poussé par l’instinct des bêtes qui les ramène à l’endroit familier […] ». (Mirbeau, Calvaire 184)
13Dans cet extrait, Mirbeau personnifie Audierne en Bretagne et métaphorise la mer et tout ce qui s’y rapporte. L’envoûtement suscité (étymologie latine de « charmante ») est paradoxalement une effroyable attractivité marquée par la détestation d’une nature dont fait partie la mer, laquelle est le miroir des souffrances intérieures.
14Dès lors, face aux tourments de l’esprit et du cœur, la mer peut-elle avoir une vertu thérapeutique ? Pour Mirbeau, la mer est un lieu que l’on contemple et auprès duquel l’on peut se ressourcer. Toutefois, un tel regard porté sur l’immensité de la mer ne doit pas nous éloigner des intentions de l’écrivain. L’attention portée, via la mer, à l’âme des choses, peut apparaître comme une tendance romantique, voire une imprégnation du romantisme allemand. Or il n’en est rien, car Mirbeau combat ladite tendance en l’assimilant à une erreur idéaliste. Mirbeau se sert davantage de la mer comme d’un outil thématique au service d’un processus de démystification3. Il incarne la « posture4 » (Meizoz 2009) de l’écrivain révolté. Si pittoresque et vision poétique il y a, c’est avant tout pour nous arracher à notre crédulité, nous rapprocher d’un réel monstrueux que bien souvent la mer dévoile.
2 À travers la mer, un discours polémique
15Mirbeau n’hésite pas à recourir au registre polémique dans ses écrits. Le discours polémique constitue un dire qui est un faire. L’écrivain s’engage dans un conflit rhétorique avec la bourgeoisie, les autorités et toutes les formes d’hypocrisie à l’œuvre dans la société de son temps. L’enjeu, pour Mirbeau, est de mettre en mots sa révolte et de tenter de la faire aboutir. En cela, l’écrivain rejoint ce que Shoshana Felman affirme au sujet du discours polémique, lequel n’aurait d’autre but que le « meurtre de l’adversaire » (Felman 187).
16Envisagée sous cet angle d’approche, la mer apparaît, non plus comme un lieu amène sur lequel on pose son regard en toute quiétude, mais comme un locus terribilis/horribilis. Ce dernier est un topos littéraire transposable dans le contexte fin-de-siècle pour évoquer les personnages de Mirbeau seuls face aux éléments, à des terreurs profondes et à des angoisses existentielles. Partant de là, tout ce qui se réfère à l’espace marin devient un espace conflictuel où s’affrontent des visions idéologiques divergentes.
17Ainsi, dans Le Matin du 29 janvier 1886, Mirbeau évoque la mer à l’occasion de la sortie d’un recueil de textes de Jean Richepin intitulé précisément La Mer 5 . Le début de l’article mêle louange de la mer – perçue comme un espace poétique, un locus amoenus où l’on peut trouver refuge – et blâme d’une société corrompue, qui épuise les individus, dont fait partie Mirbeau. Ce dernier ne voit que « des existences larvaires » (Michel et Nivet 419) parmi les hommes.
18L’écrivain opère une distinction entre une mer impure et une mer pure. Celle de la société capitaliste et du tourisme balnéaire l’insupporte. Il n’a que mépris pour cette mer-là. En revanche, la mer restée pure et que l’on contemple est une puissance au contact de laquelle Mirbeau retrouve l’énergie qui lui manque pour affronter un monde hostile. Dès lors, la mer est une véritable thérapeutique, surtout quand l’abattement frappe les esprits. Elle panse les blessures et cause l’admiration de l’auteur.
19Un tel regard porté sur la mer capable de réenchanter les existences, implique de prendre en considération une catégorie associée audit motif : le merveilleux, lequel apparaît dans Le Jardin des supplices en 1899 dans le passage consacré au voyage nocturne vers Ceylan :
Le navire naviguait dans un bouillonnement d’écume phosphoreuse. De grandes clartés effleuraient la mer… Et l’on eût dit que des fées se levaient de la mer, étendaient sur la mer de longs manteaux de feu, et secouaient et jetaient, à pleines mains, dans la mer, des perles d’or. (Mirbeau, Jardin 108)
20Pour autant, l’apparent éloignement avec le réel ordinaire ne doit pas être considéré sans rapprochement avec le réel, car le merveilleux prend toujours place dans des univers où les adversaires et les dangers ne manquent pas. Dans La 628-E8, par exemple, le lexème merveilleux intervient à vingt-trois reprises, sans faire de ce récit une sorte de conte. Au contraire, Mirbeau adopte dans son « Avis au lecteur » une « posture » physiologique et mentale critique :
j’ai un estomac, un foie, des nerfs, par conséquent des digestions, des mélancolies et des rhumatismes, sur lesquels le soleil et la pluie, le plaisir et la peine exercent des influences ennemies. Ce que M. Paul Bourget appelle des « états de l’esprit », ce n’est jamais que des « états de la matière », qui affectent diversement notre sensibilité morale, notre imagination, le mouvement et la direction de nos idées, comme les météores, qui passent sur la mer, en changent, mille fois par jour, la coloration et le rythme. (Mirbeau, La 628 54)
21Mirbeau conteste une formule de Bourget pour revendiquer un cheminement au gré des aléas. C’est là qu’intervient l’analogie avec la mer, dans une comparaison visant à cheviller un phénomène de la nature avec la manière d’être de l’écrivain. Dès lors, la mer est un moyen de présenter une démarche d’auteur réfractaire, s’inscrivant dans le mouvement, le changement et la saisie, parfois au vol, des problématiques qui apparaissent à son esprit, tantôt poétique, tantôt prosaïque. Cette alternative apparaît d’ailleurs comme une tension centrale dans l’œuvre de Mirbeau et dans son rapport à la mer.
22Par conséquent, la mer est le reflet d’un cheminement intérieur au cours duquel une investigation essentielle apparaît en filigrane : la quête ontologique. Dans Le Jardin des supplices, Mirbeau nous conduit ainsi à explorer une sorte de point de vue métaphysique. Celui-ci trouve sa place dans un ouvrage où l’auteur dénonce les hypocrisies et les travers de la société européenne au tournant d’un siècle où il est question de cruauté et d’iniquité. Dans la première partie du texte, on découvre justement une nature où prend place une quête ontologique aux accents naturalistes :
Il s’agit d’aller aux Indes, à Ceylan, je crois, pour y fouiller la mer… […] [et y] retrouver la cellule primordiale… écoute bien… l’initium protoplasmatique de la vie organisée… enfin, quelque chose dans ce genre… (Mirbeau, Jardin 82)
23Le voyage entrepris vise à renouer avec une origine, alors même que l’ensemble du récit de Mirbeau nous invite à voyager dans un monde présent mensonger et hostile à l’individu. Mirbeau cherche à dévoiler aux lecteurs un monde et ses turpitudes. L’écriture se veut démystificatrice et la mer participe de cette volonté.
24Dans Les 21 Jours d’un neurasthénique, Mirbeau compile des dizaines de contes et cherche à éviter l’écueil du roman à thèse dans lequel il se refuse à tomber. La neurasthénie, maladie dont le symptôme principal est une forme d’abattement, est, dans ce texte, un instrument au service de la représentation du réel. Pour reprendre les mots de Zola, la mer devient un véritable « écran » (Michel, Dictionnaire, « 21 Jours ») pathologique à partir duquel on observe un monde contemporain bien cruel. Au chapitre XII, le pessimiste Ecclésiaste Dickson-Barnell évoque en ces mots sa situation et son rapport à l’argent : « Oh ! être riche… être trop riche… funeste destin ! […] J’ai beau, chaque jour, piquer des têtes dans la mer immense de ma richesse, jamais je n’ai pu en atteindre le fond » (Mirbeau, 21 Jours 128). Métaphorisée, la mer met en lumière la corruption et l’altération mentale que l’argent peut provoquer. Au chapitre XV, l’évocation de Douarnenez, en Bretagne, conduit le narrateur découragé à considérer la bêtise humaine :
Il y avait aussi à Douarnenez une mer émouvante et de la lumière infinie, à travers les brumes délicieusement roses, ou dorées, ou grises sur la mer… Mais personne n’allait jamais voir la mer, car la mer n’était pas le point de vue classique et recommandé de Douarnenez… Tout le monde se dirigeait en processions admiratives vers le vieux chêne et vers le vieux puits… (Mirbeau, 21 Jours 167)
25Suivre les sentiers battus et obéir à une logique contemplative où les masses touristiques se pressent aux lieux recommandés, Mirbeau s’y refuse, en considérant la foule grégaire des bords de mer comme stérile, voire dangereuse pour l’individu, lequel est au centre de l’écriture cruelle des contes mirbelliens où la mer sert de cadre à l’action des personnages.
3 Mirbeau, un poète des mers cruel
26Mirbeau est l’auteur de Contes cruels, des récits courts publiés dans différents journaux à la fin du XIXe siècle et dans lesquels le conteur nous livre, dans une « intention correctrice » une effroyable vérité ayant pour cadre une nature toute-puissante qui prend les vies et les hommes capables du pire :
si la cruauté fait partie intégrante de sa vision du monde, le parti pris d’en repaître ses lecteurs procède d’une intention correctrice ; il s’agit de choquer pour susciter la réaction du lecteur passif : la prolifération des images de putréfaction et des scènes de violence fait toujours bon ménage avec la parole pamphlétaire… (Michel et Nivet 21)
27Dès lors, Mirbeau cherche à systématiquement éloigner le conte de ses oripeaux merveilleux pour en faire un genre revêtu de ses habits les plus inquiétants. Le lecteur, quant à lui, partage ces expériences cruelles avec l’espoir, pour Mirbeau, qu’il n’en ressorte pas inchangé après sa lecture.
28Dans « Kervilahouen » (Michel et Nivet 109-112), paru dans La Revue indépendante en janvier 1887, Mirbeau dépeint justement l’universelle souffrance des hommes confrontés à une nature hostile lorsque la mer emporte le marin. La mer incarne alors un moyen de représenter la violence de l’existence, laissant apparaître le monde comme une sorte de jardin des supplices teinté de tragique.
29Le récit débute par une description du paysage marin breton et du petit village de « Kervilahouen », lequel est face à
cette mer formidable et retentissante que, dans les Guides, on appelle « la mer Terrible ». Terrible, en effet, plus terrible qu’en aucun endroit sauvage de la sauvage Bretagne, plus impressionnante à regarder, plus magnifique d’horreur que celle qui s’acharne contre les blocs noircis de la pointe du Raz […]. On l’entend qui gronde ; qui s’engouffre avec des fracas épouvantables dans les grottes qu’elle-même a creusées, et la terre est toute remuée par cette voix colère. (Mirbeau La Revue indépendante 25-26)
30La mer « magnifique d’horreur » tient ici de l’oxymoron, elle qui tue Garrec, pilote de navire finissant écrasé contre les rochers lors d’une manœuvre en mer particulièrement périlleuse. Garrec blessé se vide d’une partie de son sang, faisant de lui un héros des mers, lequel veut aller jusqu’au bout de sa mission, quitte à perdre la vie. Cette mort du personnage, le conte cruel la conclut par un retour au silence et à la mer : « Le soir même il mourait. Et le bonhomme, désignant du doigt un groupe de matelots qui regardaient mélancoliquement la mer, dont les vagues, balancées, blanchissaient au loin. – Ils sont tous comme ça ici, me dit-il… ». (Mirbeau, La Revue indépendante 28) L’homme est ici réduit à un « vil fétu » (Mirbeau, Ciel 48) malmené qui figure le genre humain et son triste sort.
31Dans « Parquons les bigorneaux » (Michel et Nivet 213-217), paru dans Le Journal le 9 août 1896, ce sort prend une tournure monstrueuse à travers l’histoire d’un autre Breton, Jean Kerkonaïc. Douanier maritime vaniteux, il est fasciné par les bigorneaux. Lorsque débute le récit, le lecteur plonge au cœur d’une pêche nocturne effrayante à laquelle Jean participe : « Une nuit qu’il avait accompagné en mer des pêcheurs, ceux-ci ramenèrent dans leur chalut le cadavre d’un homme en partie dévoré, et dont les cavités thoracique et stomacale étaient remplies de bigorneaux » (Mirbeau, Le Journal 1) La décomposition d’un corps repêché habité par les bigorneaux frappe d’emblée l’esprit du lecteur. Les mollusques décrits par le narrateur sont surdimensionnés et augurent d’une histoire bien singulière :
Et ce n’étaient pas de petits bigorneaux, pareils à ceux, maigres et rachitiques, que l’on cueille au flanc des rochers, parmi les algues. Non, c’étaient d’énormes et opulents bigorneaux, de la grosseur d’une noix, des bigorneaux replets et ventrus, dont le corps charnu débordait la coque nacrée, laquelle s’irisait splendidement sous la lumière de la lune. (Mirbeau, Le Journal 1)
32Entre inquiétante étrangeté et touche poétique, la scène constitue un élément déclencheur puisque le personnage affirme qu’« il faut de la viande ! » à ces mollusques carnivores. Ces derniers deviennent l’obsession de Jean, lequel va jusqu’à les personnifier dans ses rêves, monstrueux et repus de chairs : « […] il rêva de bigorneaux exorbitants et démesurés, de bigorneaux jouant et se poursuivant sur la mer, paraissant et disparaissant dans des bouillonnements d’écume, comme des baleines » (Mirbeau, Le Journal 1) Derrière ce rêve, il y a la réalité d’un personnage qui n’échappe pas à un sort bien ironique commenté par le conteur. En effet, après la découverte d’un corps dont la face avait été dévorée par les bigorneaux, le sort tragique de Jean est ainsi considéré :
Sur une pyramide de charognes verdissantes, d’où le pus ruisselait en filets visqueux, un homme, les bras en croix, était couché, un homme qu’on n’eût pu reconnaître, car son visage était entièrement dévoré par les bigorneaux, qui avaient vidé ses yeux, rongé ses narines et ses lèvres. C’était le capitaine Jean Kerkonaïc. Il avait raison… C’est de la viande qu’il leur faut !… (Mirbeau, Le Journal, 1)
33On entrevoit une manière toute baudelairienne de représenter le projet d’un vaniteux, qui met à l’épreuve son Idéal en sacrifiant sa vie. La mer sert de décor-miroir en grossissant le trait d’une pourriture emblématique de l’Homme et de ses travers, donnant au conte une fonction étudiée par Alain Vial à propos des contes de Maupassant, lesquels sont « l’élaboration de l’événement par le jugement du conteur, en substance communicable et directement assimilable par le jugement d’autrui ». (Vial, 466)
34Cette « élaboration de l’événement », nous la retrouvons dans « Les Eaux muettes » (Michel et Nivet 266-272) qui met en scène une rivalité de marins pêcheurs, Jean Donnard et Pierre Kerhuon. Le premier est dépeint comme « le plus intrépide marin de la côte, cette côte tragique de Penmac’h, creusée de gouffres où la mer éternellement mugit, hérissée de rocs noirs, sur lesquels les vagues brisent et tordent leur écume, blanche de colère ». (Mirbeau, Le Gaulois 1) Seulement, Donnard voit son autorité contestée par les autres marins qui unissent leur force pour s’en débarrasser en mer. Ce geste contraste avec le regard aux accents poétiques qui est posé sur l’instant qui suit l’épisode « sanguinolent ». Effectivement, le conteur considère le coucher de soleil et « l’eau blanchissant par endroits, comme un suaire, et la lumière des phares qui saignait funèbrement sur la mer ». (Mirbeau, Le Gaulois 1) Le linge mortuaire associé à un jeu de couleurs entre le blanc et le rouge donne à ce moment un caractère très symbolique, outrepassant la considération mirbellienne sur la loi universelle du meurtre, selon laquelle l’homme est un animal comme les autres dont la culture n’empêche en rien l’instinct de meurtre. Ce dernier, Mirbeau l’associe à la fin du conte au registre fantastique qui, d’après Pierre-Georges Castex, « éveille un écho immédiat dans notre cœur » (Castex 70). Pierre Kerhuon voit ainsi ressurgir des eaux « la main de Jean Donnard », suivi d’« un effroyable juron, puis [de] la chute d’un corps dans la mer », avant de revenir à une description pittoresque des « eaux [qui] redevinrent tranquilles et muettes, étoilées seulement par les lumières pâles des falots de pêche qui dansaient sur leurs bouées de liège ».
35Dans l’œuvre de Mirbeau, la mer est un paysage qui reflète les enjeux d’une œuvre fin-de-siècle placée sous le double sceau de la nature et de la cruauté. Mirbeau exprime sa révolte à travers des espaces naturels qui confrontent l’Homme à ses démons et à ses craintes. Toutefois, cette révolte est indéniablement le fruit d’une introspection qui touche à la question du rapport que l’écrivain entretient avec sa propre vie. Ainsi, en 1884, Mirbeau écrit-il à son confident Paul Hervieu cette méditation ayant pour cadre Audierne, lieu où l’écrivain s’est retiré : « Il y a, près d’ici, une belle roche autour de laquelle la mer bouillonne et tord son écume avec furie. Je suis allé l’autre jour lui rendre visite, et je me disais en contemplant ce gouffre qu’on devait bien y dormir ». (Mirbeau, Lettre) Le motif marin est un moyen de parler de soi et des autres. Mirbeau n’a de cesse de brosser le portrait d’une humanité violente, où la souffrance et le malheur dominent. Conscient de cette situation et du scandale qui en émane, l’individu mirbellien est tiraillé entre sa volonté de dénoncer l’état des choses et les moyens à sa disposition pour y parvenir. Parmi ces moyens mobilisés par l’écrivain figure le recours à une rhétorique de la surenchère et de l’image, laquelle est en partage avec d’autres écrivains réfractaires au tournant du XIXe siècle. Ainsi, Georges Darien (1862-1921) considère-t-il la mer comme un thème capable de mettre en relief le combat d’un anarchisme individualiste que défend le roman Le Voleur. Paru en 1897, le récit est une autofiction racontant les aventures de Georges Randal, figure emblématique de la reprise individuelle, laquelle est défendue par Darien en personne. Au fil des mésaventures de son héros, l’auteur fait appel à la mer en l’associant à une réflexion sur le vol, le blanchiment d’argent et la reprise individuelle6.
Sources
- Angenot, Marc. La Parole pamphlétaire. Typologie des discours modernes. Paris : Payot, 1982.
- Carr, Réginald. Anarchism in France: The Case of Octave Mirbeau. Manchester : Manchester University Press, 1977 (traduction française par James Swindelhurst).
- Bloy, Léon. Histoires désobligeantes. Paris : Mercure de France, « Le Temps retrouvé », 2017.
- Castex, Pierre-Georges. Anthologie du conte fantastique. Paris : Librairie José Corti, 1963.
- Castex, Pierre-Georges. Le Conte fantastique en France. Paris : Corti, 1951.
- Corbin, Alain. Le Territoire du vide. L’Occident et le désir de rivage. Paris : Flammarion, « Champs Histoire », 2018.
- Darien, Georges. Le Voleur. Paris : Presses de la Cité, « Omnibus », 2005.
- Felman, Shoshana. « Le discours polémique ». Cahiers de l’AIEF 31 (1979) : 179-192.
- Jünger, Ernst. Le Mur du temps. Paris : Gallimard, « Idées », 1963.
- Meizoz, Jérôme. « Ce que l’on fait dire au silence : posture, ethos, image d’auteur ». Argumentation et Analyse du discours, 2009. https ://journals.openedition.org/aad/667 [consulté le 22 mars 2023].
- Michel, Pierre. Dictionnaire Mirbeau en ligne. http ://mirbeau.asso.fr/dicomirbeau/ [consulté le 22 mars 2023].
- Michel, Pierre et Jean-François Nivet. Contes cruels. Paris : Archimbaud, « Les Belles Lettres », 2009.
- Mirbeau, Octave. « Les eaux muettes », Le Gaulois 701 (17 juin 1884) : 1.
- Mirbeau, Octave. « La Mer ». Le Matin 705 (29 janvier 1886) : 1.
- Mirbeau, Octave. « L’Exposition internationale de la rue de Sèze ». Gil Blas 2733 (13 mai 1887) : 2.
- Mirbeau, Octave. « Kervilahouen ». La Revue indépendante (janvier 1887) : 25-28.
- Mirbeau, Octave. « Parquons les bigorneaux », Le Journal 1412 (9 août 1896) : 1.
- Mirbeau, Octave. Dans le ciel. Éditions numériques du Boucher : Société Octave Mirbeau, 2003. http://www.leboucher.com/pdf/mirbeau/ciel.pdf [consulté le 22 mars 2023].
- Mirbeau, Octave. La 628-E8. Éditions numériques du Boucher : Société Octave Mirbeau, 2003. http ://www.leboucher.com/pdf/mirbeau/628e8.pdf [consulté le 22 mars 2023].
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- Mirbeau, Octave. Le Jardin des supplices, Éditions numériques du Boucher : Société Octave Mirbeau, 2003. http ://www.leboucher.com/pdf/mirbeau/jardin.pdf [consulté le 22 mars 2023].
- Mirbeau, Octave. Les 21 jours d’un neurasthénique. Éditions numériques du Boucher : Société Octave Mirbeau, 2003. http ://www.leboucher.com/pdf/mirbeau/21jours.pdf [consulté le 22 mars 2023].
- Mirbeau, Octave. Lettre à Paul Hervieu. Arsenal, Ms. 15060, f. 47, janvier 1884. Correspondance générale. Lausanne : L’Âge d’Homme, « Cariatides », 2003.
- Richepin, Jean. « Les Litanies de la mer ». La Mer. Paris : G. Charpentier et E. Fasquelle, 1894. 15-39.
- Swindelhurst, James. « Mirbeau et l’écriture de la révolte ». Cahiers Octave Mirbeau 8 (2001).
- Vial, André. Maupassant et l’art du roman. Paris : Nizet, 1954.
5Dans La Parole pamphlétaire, Angenot assimile ce double registre (démonstratif et émotionnel) à l’écriture pamphlétaire, qui a pour objectif de confronter la vérité et l’imposture.
6On songe au poème « Le port » de Baudelaire dans les Petits poèmes en prose.
14Processus que Marc Angenot classe « dans la catégorie des réfutations par déplacement du problème » (228). La démystification est une entreprise qui vise à subvertir, à montrer les effets et leurs causes, à dévoiler au grand jour.
14« Posture » que Jérôme Meizoz définit « comme la représentation de soi d’un écrivain, tant dans sa gestion du discours que dans ses conduites littéraires publiques » (Meizoz)
17Jean Richepin cherche à percer les secrets de la mer, espace où cohabitent sacré et profane : « Sancta Maria ! Mers, mers saintes, mers bénies./ Mers qui faites la mer, c’est vers vous, vers toi. Mer,/ Que veut s’épanouir en riches litanies/ Le jardin de mon âme où le blasphème amer/ Brûlait hier encor pétales et corolles ». (« Les Litanies de la mer » 13)
35Principe anarchiste qui consiste à reprendre aux riches pour donner aux plus pauvres et que le personnage du Voleur applique en vandalisant les bourgeois.