Le tribunal médiatique de Batty Weber. Usages de l’Abreißkalender dans Tout devait disparaître (2022)
Mon entrée en intimité avec l’Abreißkalender est directement liée à la numérisation. Elle remonte à la fin de l’hiver 2012, au tout début de l’enquête dans le passé que je débutais et qui aboutirait dix ans plus tard à la publication de mon récit Tout devait disparaître – Histoire véridique d’un double meurtre commis à Esch-sur-Alzette à la fin de l’été 1910 (éditions capybara Books, 2022). Au début du mois de janvier 2012, je prépare un article sur les cent ans de la répression de la grève de Differdange, du 26 janvier 1912. Ce mouvement, rappelons-le, est d’inspiration anarchiste, et il a retenu l’attention de l’historien Denis Scuto, d’abord, et la mienne ensuite, parce qu’aucune organisation n’en colporte la mémoire (cf. Scuto 2007). Mon article devait rompre malicieusement ce cycle de l’oubli, au même moment qu’il le pointait du doigt.
Ce fut aussi le dernier article que j’allais rédiger dans l’hebdomadaire Le jeudi (cf. Quiqueret 2014). Manquant de temps comme tout journaliste qui se respecte, mais soucieux de préparer décemment l’entretien que j’avais prévu avec l’historien, j’ai recouru à ce magnifique outil qu’est le site de journaux anciens numérisés eluxemburgensia de la Bibliothèque nationale du Luxembourg. A l’époque, il ne comptait encore que quelques journaux, mais assez pour se faire une idée de première main et être en mesure de poser quelques questions suffisamment pertinentes.
Je voulais savoir de quelle manière vivaient les ouvriers italiens du Bassin minier durant les deux années précédant cette grève spontanée. C’est alors qu’en épluchant patiemment les centaines de réponses, je découvris le meurtre d’un couple de commerçants quinquagénaires, les Kayser-Paulus, à l’orée du quartier ouvrier de la Grenz à Esch-sur-Alzette, le 10 septembre 1910.
Une fois l’article sur la grève de janvier 1912 paru, j’ai commencé cette nouvelle période de ma carrière de journaliste avec l’obsession de ce fait divers que je venais de découvrir. Il avait l’avantage d’être survenu dans un quartier, la « Grenz », que j’avais souvent arpenté et fantasmé depuis mon arrivée à Esch-sur-Alzette en 2003. Mais ce fut d’abord l’instrumentalisation politique qui en fut faite qui m’a intrigué, rencontrant en cela mon intérêt pour la critique des médias. J’avais également, bien plus rapidement que les enquêteurs à l’époque, identifié le meurtrier et découvert ses liens avec un homme politique local à la gloire éphémère.
Je me suis ensuite rendu aux archives nationales pour savoir s’il existait un dossier de l’enquête judiciaire. Non seulement il existait mais était anormalement volumineux. Avant de me rendre compte que les dossiers judiciaires ne sont pas encore indexés dans le plan d’archives mais qu’ils sont malgré tout consultables dès lors que leur existence, après demande de l’usager, est établie, je me mis à refaire le même jeu que sur eluxemburgensia dans le catalogue en ligne des Archives nationales. Les réponses étaient moins abondantes. En introduisant le nom de l’auteur du crime, Frick, il m’en est sorti uniquement deux documents pertinents, mais pas n’importe lesquels, deux réponses qui m’ont dit que décidément cette histoire avait tout pour me plaire.
Le premier document portait le nom du début d’un article de l’Abreißkalender daté du 12 juillet 1919 : « Verbrechertypus, sagte ein Bekannter, als er von unserem neuesten Raubmörder Frick sprach » (AK 12 juillet 1919). Dans ce texte, Batty Weber raconte sa venue le 12 juillet 1919 au tribunal pour assister au dernier jour du procès d’assises des deux accusés du meurtre des Kayser-Paulus : Nicolas Frick et son complice, Pierre Schweigen. Sa cote BW-AK-007-1467 indique que c’est le 1467e article de l’Abreißkalender publié en sa septième année de parution. J’apprendrais par la suite que le référencement de cet article tenait à l’engagement du directeur des Archives, Cornel Meder. On commandait alors le document en remplissant une fiche en papier et nous arrivait la copie des colonnes du journal sur le recto d’une feuille A4 – c’est d’ailleurs celle qui nous est fournie lorsqu’on demande un pdf sur le site de l’université du Luxembourg dédié à l’Abreißkalender (https://battyweber.uni.lu/).
L’image que j’ai alors de Batty Weber est celle d’un écrivain folkloriste et du théoricien de la Mischkultur, souvent appelée à la rescousse au milieu des années 2000 pour opposer ce concept aux tentatives droitières de redéfinition de l’identité nationale. Batty Weber m’était alors de ce fait plutôt sympathique. Mais ce que je découvris dans ce premier extrait de l’Abreißkalender m’interpela fortement. Il s’y attardait longuement sur la personnalité de Nicolas Frick en prétendant pouvoir la lire dans ses traits physiques. Batty Weber s’est en fait rendu au tribunal comme on se rendait sur le plateau Bourbon quelques années auparavant pour aller voir une troupe de Sénégalais, dans un de ces spectacles qu’on nommerait plus tard zoos humains, notamment pour assister au spectacle de sa supériorité et décrire le « Verbrechertypus ». Il écrit à l’attention de ses lecteurs :
« C’est un visage comme on en trouve très souvent, encore plus dans les romans. Il ne porte pas la moindre trace d’intellectualité, mais est de toute évidence le résultat d’un long et consciencieux développement. C’est le visage d’un bel animal, un visage dans lequel tous les instincts animaux veulent paraître humains. Tout ce qui différencie les hommes de l’animal : âme, humour, joie, sens du vivre et laisser vivre, etc., ne trouvent aucune expression dans ces traits. Ils sont simples, jusqu’à en être inquiétants, jusqu’à l’idiotie. »1 (AK 12 juillet 1919)
Le chroniqueur ne s’encombre pas des faits chers aux journalistes. Pas plus que le juge, il ne se sent tenu de restituer toute la complexité de l’homme qu’il a face à lui. C’est dans cet esprit que j’ai reproduit cet extrait au chapitre 107 de mon livre (qui en compte 113). Je l’ai accompagné des mots suivants :
« Frick peut alors devenir la figure commode du monstre, extérieur à la communauté des hommes. Frick est renvoyé à l’image de l’animal, à laquelle les syndicalistes ont si souvent recouru pour dire les mauvais traitements infligés par les élites au corps ouvrier, à laquelle les moins dotés des ouvriers autochtones réduisaient les ouvriers italiens quand ils les qualifiaient d’ours. C’est sous la plume du journaliste libéral Batty Weber que l’opération est conduite de la manière la plus spectaculaire. » (Quiqueret 2022, 448-449)
Le raffiné Batty Weber ne rechigne pas à une animalisation de l’Autre comme on croit habituellement la rencontrer plutôt dans les milieux populaires. On pourrait, à l’aune de cet exemple, inverser les idées reçues et s’interroger sur la responsabilité des élites dans la brutalisation des rapports sociaux.
Si cette manière d’expulser Frick de la communauté me fut suspecte, elle m’aida à comprendre fortement pourquoi le meurtre des Kayser-Paulus n’a pas fait davantage de bruit et n’est pas davantage resté dans les mémoires. Batty Weber s’arrêta davantage sur son apparence, sur les apparences, plutôt que de chercher à comprendre comment un ancien policier, fonction qu’il mentionne dans l’article, a pu se retrouver dans pareille situation. Il ne cherche à aucun moment à dire de quelle époque et quelle société le crime de Nicolas Frick est le nom, comme mon récit tente de le faire. Les autres journaux ne sont pas beaucoup plus curieux ou alors prennent soin de ne pas rapporter ce qui a pu se dire à ce sujet. Il faut dire que le journal socialiste, Der Arme Teufel, avait pris et fait cause pour le meurtrier, dans une affaire de destitution de son poste d’agent de police, alors qu’il avait commis son meurtre mais qu’il n’avait pas encore été pris. Son profil ne correspondait pas à celui de l’étranger que le Luxemburger Wort avait désigné d’office.
Au début de mon enquête, je prenais des notes tous les soirs, dans le but de ne pas perdre les questionnements qui auraient été les miens, dont je pensais faire usage d’une manière ou d’une autre. Cet exercice littéraire dura trois mois, tandis que j’allais mettre dix ans à achever le livre. Dans ce document baptisé « Le fil de l’enquête » que je désigne, assez naïvement, comme « le journal de mes découvertes et de ce qui me passe par la tête », j’écrivis à la date du 22 février 2012 :
« Batty Weber a écrit sur le procès. Il a fait de Frick une description animalière ne lui reconnaissant aucun des traits qui différencieraient l’homme de l’animal : le courage, l’humour et je ne sais plus quoi. Il manque peut-être à Batty Weber ce que Rousseau un siècle et demi avant lui avait désigné comme faisant la différence entre l’homme et l’animal : l’empathie. » (Quiqueret, notes personnelles)
J’associais également Nicolas Ries à Batty Weber, qui avait écrit à la même époque sa Psychologie du peuple luxembourgeois et ajoutais : « Il faudrait, à partir de ce que j’aurais compris des relations entre les gens simples, estimer dans quelle mesure les théories développées par Weber et Ries pouvaient appartenir à leur réflexion sinon à leur expérience. » (ibid.) Transpirait de cette réflexion le postulat que les nombreux Eschois et nombreuses Eschoises venus assister au procès avaient des idées bien plus nuancées sur le principal accusé, eux qui en gardaient le souvenir d’un fonctionnaire communal respectable et respecté.
Il y avait donc dès le début de mon enquête l’idée d’identifier quelles idées et représentations étaient à disposition des gens ordinaires de cette époque. Il faut y voir sans aucun doute l’influence de La vie retrouvée de Louis Francois Pinagot de l’historien Alain Corbin, exercice de restitution de l’imaginaire et de l’expérience d’un sabotier du milieu du XIXe siècle, le souci des vies coupables de Philippe Artières, ainsi que l’idée d’une pensée autonome d’un homme du peuple identifiée et développée par le micro-historien Carlo Ginzburg dans Le fromage et les vers (cf.Ginzburg 1980 ; Artières 2000 ; Corbin 2018).
Batty Weber fait partie de ces citoyens en mesure de produire des représentations capables de semer le doute dans les propres représentations de ceux qui ont une expérience plus intime et plus directe de la criminalité que la sienne. La criminologie à l’époque est un sujet de débats politiques et médiatiques. C’est dans la colonne des faits divers, que les gens ordinaires ont l’impression qu’on parle d’eux et de leur vie, d’autant plus en cette période de suffrage censitaire – qui s’achève d’ailleurs au moment du procès. La criminalité est donc un sujet de réflexion partagée entre l’élite et le peuple. C’est peut-être le lieu idéal pour identifier les lignes de démarcation entre ces derniers. Et en la matière, Weber me semble aborder la question de manière idéologique et bourgeoise plutôt qu’avec la figure paternaliste et bienveillante qu’on lui prête.
La comparaison à l’animal tout comme l’expression « Verbrechertypus » renvoient à la théorie du criminel-né du criminologue italien Cesare Lombroso (1835-1909), qui, à cette époque, a près de quarante ans. Cette théorie défend l’idée que le sauvage ou l’homme de couleur se situe en bas d’une échelle évolutionniste et que le criminel présente des traits qui le rapprochent de cette catégorie et l’éloignent de celle supérieure de l’homme blanc. A la fin des années 10, cette idéologie semble en perte de vitesse, mais elle est en fait à l’orée d’une apogée que vont lui faire connaître fascisme et nazisme, comme le rappelle le sociologue Julien Larrègue :
« En Allemagne, l’influence du criminologue italien est perceptible dès l’époque de la république de Weimar. Sa théorie du criminel né est la principale source d’inspiration de la criminologie allemande de l’époque. Mais c’est sous le régime nazi que l’idée de défense sociale et d’exclusion des incorrigibles que l’on trouve dans les écrits de Lombroso sera poussée à son extrême. » (Larrègue 2022, 19)
L’idée lombrosienne défendue par Batty Weber n’est pas contestée dans les jours qui suivent sur la scène médiatique. Il n’y a pas de raisons : elle fait partie de la palette d’arguments disponibles dans le débat politique.
Il existe en effet différentes manières d’aborder le problème de la criminalité, telles que j’en cite quelques exemples dans mon récit. Le député démocrate, originaire d’Esch, Léon Metzler en avril 1911, dans une intervention à la Chambre des députés concernant le meurtre qui fait la trame de mon livre, proposait la réduction du temps de travail comme remède à la criminalité. Elle donnerait à l’ouvrier l’occasion de s’adonner à la vie familiale. À cette mesure possible s’en ajouteraient d’autres comme le renforcement de la santé des ouvriers, l’amélioration de leurs conditions de logement, leur accès à une nourriture saine ou encore l’allongement de l’instruction de leurs enfants. Pour les catholiques, la théorie de Lombroso est un blasphème puisqu’il refuse le libre arbitre de l’être humain.
Il faut dire que Frick n’a pas facilité la tâche des observateurs, en n’avouant pas le forfait qui lui a valu la peine de mort commuée en travaux forcés à perpétuité. Mais de l’absence d’aveu de Frick, un criminologue comme le Docteur Rodolphe Reiss, devenu lui aussi un personnage de mon livre - du fait qu’il a formé Francois Molitor, le responsable du service anthropométrique de la prison de Luxembourg qui est intervenu sur les lieux du meurtre en septembre 1910, à son retour de Suisse - disait autre chose que Batty Weber. Dans le manuel qu’il rédigeait au moment du meurtre des Kayser-Paulus, Reiss écrit dans le chapitre consacré aux vols et homicides que « la grande majorité des criminels n’avouent que ce qu’il est impossible de nier : même l’évidence, en suivant à la lettre le fameux surtout n’avouez jamais, et il faut le dire, surtout devant les jurés, ce système est quelquefois efficace » (Reiss 1911, 515). La position de Frick n’aurait donc à ses yeux rien qui ne puisse étonner. Reiss met en avant des raisons davantage sociales que biologiques aux carrières criminelles. Cela lui donne l’occasion de mettre en garde contre les jugements trop hâtifs :
« S’ils rencontrent une personne, ils n’hésitent pas à la tuer, même sans nécessité. Beaucoup d’individus de cette classe de criminels sont amenés au crime par l’influence du milieu où ils ont vécu sans qu’ils présentent des tares héréditaires qui les privent, même en partie, de leur responsabilité. […] Cette classe de malfaiteurs ne peut donc pas être considérée en bloc comme formée de brutes sanguinaires. Leur mentalité est fort variée. Il faut étudier chaque cas, chaque individu et, la plupart du temps, on trouvera des traits de caractère nouveaux. » (ibid.)
Il faut souligner néanmoins que la Première guerre mondiale venait de s’achever au moment du procès. C’est elle d’ailleurs qui, indirectement, a permis au meurtre des Kayser-Paulus d’être résolu, par l’inflation galopante et la multiplication des actes illégaux qu’elle provoque. On peut appréhender la manière dont elle a transformé les représentations, à la lumière du cas de Batty Weber. Puisque le fait divers est dans mon récit le prétexte pour faire revivre une époque, mais aussi la contrainte pour conduire ma narration, je me devais d’évoquer la Première guerre mondiale et de décrire la transformation du contexte politique et social qu’elle opère, pour accompagner l’enquête qui se poursuit durant la guerre de manière très sporadique. Pour le faire, je me suis mis à regarder dans l’Abreißkalender ce que Weber a pu dire au début de la guerre pour nourrir ma description de ces moments de bascule. Je suis tombé sur une comparaison magistrale entre ce qui advient à celui que la guerre surprend et le condamné à mort qui doit partir à l’échafaud. C’est au chapitre 60 et à travers cet article, que les lecteurs de Tout devait disparaître font connaissance avec Batty Weber. J’écris :
« Le rédacteur en chef du journal libéral Luxemburger Zeitung, et auteur de pièces de théâtre en luxembourgeois, Batty Weber, a 53 ans quand éclate la guerre. Il a commencé depuis septembre 1913 à tenir une éphéméride dans les colonnes du journal. Les numéros du mois d’août sont quasiment tous consacrés à la guerre. Pour ce féru d’affaires judiciaires et de criminalité, l’appel d’un ami à l’aube de ce dimanche 2 août a produit l’effet qui saisit un grand criminel, condamné à mort, quand on l’arrache de son sommeil pour lui dire que c’est désormais fini. ‹ La beauté et la justice ont été détrônées dans la nuit par la violence crue. › C’est le retour de la brutalité qui, dans la panique, éveille des instincts animaux, dont l’humanité semblait s’être éloignée. Et pourtant, cette guerre sur le territoire luxembourgeois signifie la fin d’une certaine forme de violence, non pas parce que de nombreux ouvriers italiens qui contribuent sensiblement à la criminalité, sont repartis dans leur pays, mais parce que les marchands d’armes ne peuvent plus vendre d’armes au grand public. » (Quiqueret 2022, 254)
On remarquera que Batty Weber recourt déjà à la comparaison animale pour décrire une situation de violence.
Après quelques semaines angoissantes où l’occupant arrête à tout-va, à la moindre délation et où on craint qu’il puisse tuer pour l’exemple, comme il le fait dans la proche Belgique, la population s’habitue à la situation et retrouve ses sujets d’antan. C’est ainsi que je surprends aussi Batty Weber goûter à la routine revenue, comme je le décris au chapitre 63 :
« Il faut s’habituer à la nouvelle donne provoquée par la guerre. Batty Weber retrouve peu à peu ses sujets de prédilection, parmi lesquels figure en bonne place la criminalité. ‹ Il n’y a rien qui peine plus l’opinion publique qu’un crime qui reste entouré de mystère. L’histoire criminelle de notre ville contient un grand nombre de ces cas. Les plus connus s’appellent Reuter et Pommerelle. Il y en a encore beaucoup d’autres. Ils glissent peu à peu dans le passé. Qui les a vécus y pense de temps à autre et en profite pour dire un mot dur sur la police. Les plus jeunes en entendent parler et y travaillent leur fantaisie. Parfois, un tel cas est éclairci longtemps après. On a alors le même sentiment que lorsqu’un magicien dévoile son truc. Quelque chose de sombre, compliqué, étrange se dissout dans la clarté et la simplicité. › » (Quiqueret 2022, 280 ; AK 13 novembre 1914)
On voit là comment Batty Weber partage une forme d’émerveillement pour les faits divers.
La prochaine apparition dans mon récit est la venue au tribunal du 12 juillet 1919 dont j’ai parlé au début de mon intervention. Batty Weber vient à la dernière minute, pour pouvoir dire qu’il était là et qu’il a vu, au moment où tombe la sentence :
« Frick et Schweigen sont assis côte à côte dans le box qui sépare les accusés du monde extérieur. Il y a un gendarme à leur côté et deux autres armés de baïonnettes dans leur dos. Au fur et à mesure que le tribunal acquiesce aux 37 questions sur la culpabilité des auteurs, la tête de Schweigen s’abaisse toujours davantage. C’est Batty Weber, le journaliste du Luxemburger Zeitung, qui relève cet affaissement. ‹ Les muscles de son menton tremblent et toute la partie inférieure de son visage reluit de larmes. › » (Quiqueret 2022, 445 ; AK 12 juillet 1919)
Batty Weber reconnaît ce faisant au co-accusé un comportement humain. Il veut susciter la compassion pour lui et la haine contre Frick. En effet, il poursuit : « Frick regarde face à lui, impassiblement. Il est sûr de son fait désormais, il plante ses idées comme une pioche dans la montagne qui est face à lui et à travers laquelle il devra creuser sa vie future comme un tunnel. » (ibid.)
Schweigen, en costume du dimanche, cheveux obscurs, moustache claire, échappe à la condamnation à mort réclamée par l’avocat général. Les juges lui accordent des circonstances atténuantes en raison de son aveu. Il écope de trente ans de prison. Mais c’est assez pour qu’il s’écroule et donne à Batty Weber « l’impression d’un homme complètement brisé ». (ibid.) Quand sa condamnation à mort est prononcée, Frick fléchit à son tour. Lui « qui durant les séances était là sombre et décidé en conduisant sa défense avec énergie et logique a montré dans la séance d’aujourd’hui un comportement totalement différent ; il mit sa tête entre ses mains et pleura à diverses reprises. » (ibid.) Lorsque les deux condamnés doivent quitter la salle, Frick s’est déjà repris. Sur le chemin qui mène à la voiture et devant la foule assoiffée d’anecdotes, il fait un geste menaçant envers Schweigen et dit : « Attends, mon gars ! » (ibid.)
Batty Weber note aussi qu’un vent de démocratisation souffle sur l’audience, au vu du grand nombre de personnes qui assistent ce jour-là au verdict. En ce mois de juillet 1919, la Chambre des députés traite de l’introduction du suffrage universel. Néanmoins, Weber ne mentionne pas la forte proportion de femmes et d’Eschois.es que rapportent pourtant d’autres journaux. On ne peut décemment pas reprocher à Weber de ne pas avoir été George Orwell, de ne pas s’être immergé dans le quartier de la Grenz, quoique pour ce natif de Rumelange c’eût pu paraître un retour au pays. Néanmoins, ce qui lui importe c’est la position de l’homme instruit, qui fait autorité. On peut parier que pour beaucoup de ces personnes dont il note furtivement la présence, dont beaucoup ont connu la figure publique qui était Nicolas Frick, devenu après son meurtre responsable de la bourse du travail d’Esch, sa description est beaucoup trop courte.
Batty Weber n’en a pas fini avec Nicolas Frick à l’issue du procès. Lors de mes recherches aux Archives nationales que j’ai évoquées au début de mon intervention, la deuxième réponse apparue dans le moteur de recherche de l’institution était un dossier d’archives judiciaires concernant le refus de Frick de présenter une demande en grâce suite à sa condamnation à une peine de mort. Et c’est justement aussi par des considérations sur la peine de mort que Weber s’intéresse de nouveau à lui et atterrit de la même manière de nouveau dans mon livre. Car notre intrépide criminel en prison n’a pas fait que chercher de nouvelles divisions, il a voulu aussi réussir à déjouer les surveillances et à s’évader. Il avait prévu de laisser un mot au Luxemburger Wort, sans aucun doute pour narguer un journal qui lui avait été opposé à de nombreuses reprises. Néanmoins, c’est dans la Luxemburger Zeitung du 8 novembre 1922 et sous la plume de Batty Weber que son évasion avortée est commentée le plus durement. C’est par l’intermédiaire du moteur de recherche de l’Abreißkalender – créé au cours de mon enquête - que je l’ai identifié. La relation de l’évasion manquée lui donne l’occasion d’affirmer sa conversion à la peine de mort.
La guerre a pourtant banalisé la gravité du crime commis par Frick. Le député socialiste et éditeur de Der arme Teufel, Jean Schaack Wirth (1861-1938) désigne la guerre de « crime crapuleux » :
« Dans les codes pénaux de tous les pays, le meurtre et le meurtre crapuleux sont menacés des plus infamantes peines. Et pourtant, les meilleurs des peuples, les plus nobles des nations n’ont pas craint d’attiser la guerre, ce meurtre crapuleux, de la conduire et désormais de vouloir s’en laver les mains ! » (Schaack Wirth, Der arme Teufel, 31 mars 1918, 1)
Il déserte néanmoins le procès où il aurait pu citer encore August Bebel qui écrivait en 1879, dans Die Frau und der Sozialismus : « Plus la situation de la société est défavorable et mauvaise, plus les crimes deviennent nombreux et graves. » (Bebel 1879, 94) En pareil cas, ajoutait-il, « la lutte pour l’existence revêt sa forme la plus sauvage et la plus violente ; elle rejette l’homme à l’état primitif, où chaque individu voyait dans son semblable un ennemi mortel. » (ibid.)
La guerre a sans aucun doute rendu la situation de la société défavorable. Pour certains, la Première guerre mondiale a également rendu désuet le discours abolitionniste qui estime que le moindre risque d’erreur judiciaire justifiait d’abandonner la peine de mort. Batty Weber en fait partie. Commentant la tentative d’évasion de Nicolas Frick, il écrit :
« Il est possible que Frick se serait procuré l’argent nécessaire au voyage vers l’Amérique par un nouveau crime crapuleux, alors les humanitaires qui cachent leur visage devant la peine de mort auraient eu l’occasion de réfléchir à combien il est meilleur et productif pour la société qu’un type comme Frick puisse librement parcourir le monde, tuer des gens honnêtes dans leur lit, plutôt que d’être guillotiné à temps. Œil pour œil, dent pour dent. » (AK 8 novembre 1922)
Weber présume les intentions de Frick, le transformant tout à coup en potentiel serial killer. Mais il se distancie clairement de ceux que la violence d’Etat qui s’exprime à travers la peine de mort perturbe.
Cette position de Weber se rapproche de la nouvelle droite nationaliste qu’incarne le journal D’Natio’n, qui en novembre 1919, s’était servi du cas de Frick pour présenter le Luxembourg comme « l’eldorado des criminels », sur un ton ressemblant au Luxemburger Wort d’avant-guerre : « Il manque peu de temps pour que, en terre luxembourgeoise, tous les honnêtes gens soient frappés à mort et que seuls les meurtriers, voleurs et maquereaux aient encore le droit d’y habiter » (S.a. 1919, 372), y lit-on. « À la Chambre, il ne s’en est encore trouvé aucun qui se soit élevé et ait protesté contre le fait que, quand une crapule maculée de sang qui mérite plus le nom de bétail que celui d’être humain est condamnée à mort, le Grand-Duc ou la Grande-Duchesse les gracie régulièrement. Autant qu’on ne le sache, la peine de mort n’est pas abolie et existe donc encore légalement. » (ibid.)
La peine de mort n’avait alors plus été appliquée depuis près de cent ans et attendrait la deuxième guerre mondiale pour être de nouveau mise en œuvre. Il n’est pas sûr qu’on puisse qualifier en la matière Batty Weber de visionnaire. Au révélateur du meurtre des Kayser-Paulus, Batty Weber ne s’en sort pas mieux que le juge d’instruction, ministre et écrivain, Auguste Liesch, le député socialiste et ancien ministre Michel Welter ou encore l’éditeur de l’Arme Teufel, Jean Schaack-Wirth, qui ont tous échoué à utiliser cette occasion que le meurtre leur avait donnée, de saisir la complexité des classes populaires.
Bibliographie
- Artières, Philippe. Le livre des vies coupables. Albin Michel, 2000.
- Bebel, August, Die Frau und der Sozialismus. Verlag der Volksbuchhandlung Zürich-Hottingen, 1909 [1879].
- Corbin, Alain. Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Flammarion, 2018.
- Ginzburg, Carlo. Le fromage et les vers. Flammarion, 1980.
- Larrègue, Julien. Héréditaire. L’éternel retour des théories biologiques du crime. Seuil, 2022.
- Quiqueret, Jérôme. Tout devait disparaître : histoire véridique d'un double meurtre commis à Esch-sur-Alzette à la fin de l'été 1910. capybarabooks, 2022.
- Quiqueret, Jérôme. « Cent ans de marginalisation ». Le Jeudi, 26 janvier 2012, p. 39.
- Reiss, Rodolphe. Manuel de police scientifique (technique). Librairie Payot & Cie/Félix Alcan, 1911.
- S.a. « Letzeburg – Eldorado von de Verbriecher ! ». D’Natio’n 5 (44), 1 novembre 1919, pp. 372-374.
- Schaack-Wirth, Jean. « ‹C’est la lutte finale › !?... ». Der arme Teufel, 31 mars 1918, p. 1.
- Scuto, Denis. « Les victimes de la grève des ouvriers italiens de l'usine de Differdange de janvier 1912 ». Retour de Babel. Itinéraires, mémoires et citoyenneté, sous la direction de Jean-Philippe Ruiz. Retour de Babel 2007, pp. 38-43.
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